Quoi, encore un autre groupe congolais qui vient trousser le groove du morne Espace Schengen? Réaction typique face à ce continent de rythmes qu'est la République Démocratique du Congo. Où le bon Blanc, pas plus que le mauvais d'ailleurs, ne s'y retrouve guère dans les ethnies -plusieurs centaines répertoriées-, les quatre langues bantoues principales (kikongo, lingala, tshiluba, swahili) et la genèse de milliers de chansons écoulées de la tradition. De la cérémonie de la lune à la célébration des morts, dont une infime poignée seulement aborde nos soyeux rivages occidentaux.
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Quoi, encore un autre groupe congolais qui vient trousser le groove du morne Espace Schengen? Réaction typique face à ce continent de rythmes qu'est la République Démocratique du Congo. Où le bon Blanc, pas plus que le mauvais d'ailleurs, ne s'y retrouve guère dans les ethnies -plusieurs centaines répertoriées-, les quatre langues bantoues principales (kikongo, lingala, tshiluba, swahili) et la genèse de milliers de chansons écoulées de la tradition. De la cérémonie de la lune à la célébration des morts, dont une infime poignée seulement aborde nos soyeux rivages occidentaux. Kasai Allstars n'est pas la moins compliquée des équations: signés chez les Bruxellois de Crammed Discs -comme Staff Benda Bilili et Konono n°1-, ils sortent en 2014, après six ans de suspension discographique, un deuxième (double) album (Beware The Fetish)qui confirme une formidable turbine afro-primitivo-funk, adoubée par les hipsters sous le nom de tradi-modern. D'ailleurs, demain vendredi 26 juin, la bande joue au titanesque Glastonbury, au même programme que Mary J. Blige, Mark Ronson ou Pharell Williams. Là présentement, au Bota, ce shaker humain de douze musiciens incorpore depuis 48 heures à peine le batteur Sam Gysel, métis gantois aux origines partiellement kasaïennes par sa mère. Sam, qui a entre autres joué avec Arno, ne comprend pas une dalle des langues du Kasaï pratiquées par les onze autres lascars, ce qui n'empêche pas sa frappe carrée d'appuyer des chansons inévitablement portées sur la transe. Mot passe-partout, galvaudé voire bafoué, il prend tout son sens lorsque les quatre vocalistes, les trois guitaristes -dont une basse-, les quatre percus et le likembiste (1) jouent par exemple Banza Banza, inscrit sur le disque comme The Ploughman, le laboureur. Tortillard invraisemblable qui donne l'impression qu'un escadron de frelons suants taquine les hanches: le chanteur Kabongo descend de la scène et, dans la salle déserte, se met à agiter les fessiers en donnant l'impression qu'il conduit une bagnole imaginaire. Quand on connaît l'état moyen des caisses à Kinshasa, on s'attend à voir ce petit monsieur sec comme une trique, flanqué d'un grand pendentif endiamanté, s'écraser contre l'armada de rythmes en cours. Pas du tout. Le truc qui n'est pas le moins stupéfiant chez ces Kasaïens -tous résidents à Kinshasa- c'est, bien sûr, leur sens du tempo. Aussi précis qu'un coucou suisse, ce qui, au fond, peut étonner quand on connaît le bordel endémique du Congo, 77 millions d'habitants sur presque cinq fois la France. Si toute cette pulsion débarque irrégulièrement en Europe, c'est en grande partie grâce à Vincent Kenis. On le croise depuis au moins Les Tueurs de la Lune de Miel, mais plus récemment via ses nombreux travaux congolais comme ingé son/producteur de Konono, du Staff et autres Kasai Allstars. Là, ce sexagénaire à tête de prof de philo joue le rôle de chef d'orchestre, calibrant l'envergure des morceaux, traduisant les doléances sonores des musiciens, à la fois papa et oncle Vincent, doté d'une jolie truffe auditive. "En 1989, j'habitais à Matongé, Kinshasa, et j'avais repéré plusieurs orchestres en provenance du Kasaï (territoire au centre du Congo, grand comme dix Belgique, ndlr). Une dizaine d'années plus tard, dans le cadre d'un festival organisé par Bozar, j'ai eu l'occasion de rassembler un groupe formé de cinq ensembles en provenance de cette région." Mine de rien, le projet n'est pas seulement un tour de synthèse musical mais aussi une innovation culturelle. Et ethnique, mot d'importance. Ce que confirme l'aîné de Kasai Allstars, le chanteur Mi amor Mputu Ebondo, retraité de la fonction publique, 65 ans: "Ce groupe est un peu le parcours du combattant, parce qu'il rassemble des ethnies différentes -quatre- qui se tolèrent, jouent ensemble et, contrairement à la tradition, ne se méprisent pas alors qu'elles ont grandi avec des idées séparatistes... Il n'y a pas d'autres équivalents au Congo." S'il faut traduire: un peu comme si Serbes et Bosniaques, Hutus et Tutsis, Albanais et Kosovars, décidaient d'une nouba transfrontalière en méprisant leurs divergences. Vincent Kenis: "Au-delà des différences d'origine, Kasai Allstars c'est aussi la réunion de gammes musicales ou de danses vraiment différentes et, par exemple sur l'album, de xylophones qui au départ ne sont pas compatibles. Et se doivent donc d'être taillés et rabotés pour pouvoir jouer ensemble." Le deuxième disque de 2014 s'est aussi fait dans l'incertitude et en dépit de quelques conflits perso-ethniques: Vincent en témoigne tout en n'insistant pas sur les dissensions aujourd'hui pacifiées. Alors que Mi Amor nous rappelle le conflit Flamands-Wallons, la réalité économique congolaise s'invite naturellement à table: "J'étais responsable d'une bibliothèque de niveau universitaire et aujourd'hui je touche treize dollars de pension mensuelle. Alors c'est vrai, je joue à Kinshasa avec mon propre groupe, Basonge, et lors d'une soirée funéraire, je peux gagner jusqu'à 40 ou 50 dollars, une fortune là-bas. Je crois d'abord que la musique se trouve dans les gènes: on naît poète mais on devient philosophe." Pour Kenis, qui va superviser les premières des neuf dates prévues en Europe cet été pour les Kasai Allstars, "il ne s'agit pas d'imposer une musique aux musiciens sans que je ne puisse la comprendre. Alors c'est vrai que je donne une dimension plus variée au linéaire original, mais je n'ajoute rien qui puisse trahir l'intention première des chansons." Mine de rien, malgré l'assaut touffu des morceaux, il y a bien un irréductible modernisme dans cette connexion kasaïenne, sans qu'on en identifie forcément les sources. La clé du plaisir? Sans aucun doute. (1) LIKEMBE, PIANO À POUCES OÙ DES LAMES DE MÉTAL SONT TENDUES SUR UNE CAISSE DE RÉSONANCE. SUR SCÈNE, LE GROUPE EN UTILISE UN PETIT, LEAD, ET UN PLUS GRAND MODÈLE, BASSE. EN CONCERT LE 4 JUILLET À COULEUR CAFÉ, WWW.COULEURCAFE.BE RENCONTRE ET PHOTO Philippe Cornet