DE STEVE TESICH, ÉDITIONS MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR ANNE WICKE, 608 PAGES.
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DE STEVE TESICH, ÉDITIONS MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR ANNE WICKE, 608 PAGES. En 1996, Steve Tesich, un scénariste et dramaturge serbo-américain, mettait la dernière main à son deuxième livre, quelques jours avant d'être terrassé par une crise cardiaque. Un roman qui devait se lire comme un chant du cygne, une missive d'adieu ultra cynique et bouleversante de 600 pages, que les éditions Monsieur Toussaint Louverture viennent d'exhumer en français, sous une splendide couverture de sable frappé qui sent l'amour du livre à l'ancienne. Ça commence par une soirée de Noël à New York, au lendemain de la chute de Nicolae Ceausescu. L'intégrale de Beethoven défile dans l'ordre de composition, et les noms des protagonistes de la révolution roumaine rebondissent d'une bouche pâteuse à l'autre, chaque convive se gaussant de malaxer ces sonorités exotiques selon les indications du guide phonétique du New York Times. On est à l'aube des années 90, et l'ambiance est résolument à la fin de siècle, au déclin glam policé. Consultant pour Hollywood, Saul Karoo est un "script doctor", un écrivain à la manque qui révise sans passion des scénarios sur commande pour les rendre bankable juste ce qu'il faut. Arrivé au palier d'une cinquantaine ventripotente et richissime, Karoo semble avoir bel et bien sombré dans une médiocrité vaseuse, tassé sur lui-même et son alcoolisme caractérisé, enfermé dans une logique de névroses qu'il s'inocule presque par ennui. Incapable de mettre un terme à un mariage raté, l'homme présente une peur panique devant toute forme d'intimité en général, avec son fils adoptif en particulier. " C'est comme si le fait que des gens soient aussi importants pour moi était un fardeau. Comme une pression. Comme une tumeur au cerveau que je sens diminuer à mesure que la distance entre nous grandit." Affichant tout au long de son monologue une clairvoyance drolatique dans la lâcheté et la médiocrité, il ne balade plus désormais que la panoplie des rôles que les autres aiment lui voir prendre. Une succession de clichés et d'images. Sans plus de direction, ni mouvement. " Mais apprécier, mesurer son bonheur est chose difficile. Il faut une adaptation constante de la psyché pour rester concentré sur tout ça. Et il arrive un stade où, face à tant d'implication, vous voulez des vacances." Une porte s'entrouvre quand un producteur véreux lui confie un long métrage à mutiler. Un film d'auteur qui s'avère être un authentique chef-d'£uvre, et dans lequel une scène en particulier dessinera pour Karoo les contours machiavéliques d'une possible et définitive rédemption. Saul Karoo, qui fait tenir le roman en entier, est un personnage de fiction à l'individualité criante en même temps que l'essence de la vacuité d'un monde. Un petit monde qui, des appartements labyrinthiques de New York à la langueur de Los Angeles, fourmille de détails constamment hilarants et pathétiques à la fois, un univers désabusé où l'on parle comme dans des talk-shows, où l'on enfouit la morale sous l'illusion généralisée du spectacle, où l'on engourdit ses frustrations et sa solitude dans d'immenses suites pastel, du rose langouste à l'orange brûlé. Karoo est une merveille de futilité tragique, qui intervient à la violence sourde du basculement entre ascension et déclin. Et dont le point d'orgue est cette ultime scène remuante à pleurer, d'où s'échappe la plainte déchirante d'un Ulysse en quête d'un impossible retour. Une odyssée comme un abîme. YSALINE PARISIS