Il faudrait davantage lire Karl Kraus. Car ses aphorismes taillés à la serpe, ses farces théâtrales hénaurmes et ses articles incendiaires, s'ils ont incarné à de nombreux égards le brio torturé de la culture viennoise du tournant du dernier siècle, continuent à résonner avec le présent. Il s'agit d'une résonance de ton plus que toute autre: la résonance d'un regard i...

Il faudrait davantage lire Karl Kraus. Car ses aphorismes taillés à la serpe, ses farces théâtrales hénaurmes et ses articles incendiaires, s'ils ont incarné à de nombreux égards le brio torturé de la culture viennoise du tournant du dernier siècle, continuent à résonner avec le présent. Il s'agit d'une résonance de ton plus que toute autre: la résonance d'un regard irréconcilié, qui avait décidé de recourir à l'ironie la plus acide au lieu de s'abandonner à la tartuferie pantouflarde qui caractérisait son époque. Lançant ses piques en tous sens, multipliant les portraits à charge, ciblant la bourgeoisie réactionnaire autant que les révolutionnaires de salon, les belles âmes comme les révoltés satisfaits, Kraus rappelait qu'il n'y a de grandeur véritable que dans l'inquiétude et le doute. Il fallait tout le génie et l'érudition du spécialiste incontesté de la modernité viennoise qu'est Jacques Le Rider pour en dépoussiérer le souvenir à l'âge des fake news et de Twitter -et en donner enfin, après un demi-siècle de relative indifférence, la somme qu'il méritait. Sa biographie, explorant les moindres recoins de la vie et de l'oeuvre du satiriste, autant que leurs innombrables ramifications chez ceux qui ont traversé son époque, de Adolf Loos à Ludwig Wittgenstein, de Sigmund Freud à Arnold Schönberg, de Bertolt Brecht à Walter Benjamin, en dresse un portrait vibrant, empathique, mais toujours prudent. À la lire, on ne peut qu'éprouver le souhait que quelque chose de l'héritage de Kraus renaisse aujourd'hui -que la prodigieuse liberté de pensée qui était la sienne redevienne un horizon pour tous. Mais, comme Jacques Le Rider ne manque pas de le rappeler, l'écrivain autrichien aurait été le premier à railler une telle rêverie. Ravalons donc nos pleurnicheries, et lisons.