À quoi tient encore l'idée d'un label en 2018? A-t-elle-même encore une quelconque pertinence? Après tout, le Net a donné un maximum d'outils aux artistes pour se débrouiller tout seuls. Ils peuvent aujourd'hui se passer toujours plus facilement d'"intermédiaires" (qui grignotent, en outre, des revenus déjà largement entamés par le téléchargement illégal).
...

À quoi tient encore l'idée d'un label en 2018? A-t-elle-même encore une quelconque pertinence? Après tout, le Net a donné un maximum d'outils aux artistes pour se débrouiller tout seuls. Ils peuvent aujourd'hui se passer toujours plus facilement d'"intermédiaires" (qui grignotent, en outre, des revenus déjà largement entamés par le téléchargement illégal). Pendant longtemps, le label a pourtant montré son utilité, servant de refuge, voire de rampe de lancement à toute une série de projets, qui auraient galéré sans cela. En outre, il fait office de repère, pas inutile dans un flot musical toujours plus important. Dans le meilleur des cas, le label se charge même de préparer le terrain: il raconte quelque chose de l'album présenté, livre quelques premiers indices sur l'histoire qui va être racontée -et cela avant même d'avoir entendu la moindre note. À sa manière, Brainfeeder participe de cette tradition. Au départ, le nom désigne un programme radio diffusé sur Dublab, une webradio de Los Angeles. Aux commandes, on trouve alors Flying Lotus, alias Steve Ellison, adepte d'un groove électronique, à la fois expérimental et charnel, volontiers psychédélique, mais toujours accrocheur. En 2008, il le magnifie notamment sur l'album Los Angeles, qui s'ouvre par le titre... Brainfeeder. Dix ans après son lancement, le label d'Ellison s'offre une compilation récapitulative. Une sorte de premier bilan, dont la richesse épate. On pensait pourtant avoir bien cerné les aventures musicales proposées par Flying Lotus et ses camarades de jeu. Étalée sur plus de 35 titres, la rétrospective ne cesse pourtant d'étonner et de séduire. En commençant d'abord par la palette de sons différents proposée. Bien sûr, l'éclectisme de Brainfeeder n'est pas un scoop. A fortiori quand on parle du label qui a publié en 2015 les trois heures de The Epic, la grande fresque jazz de Kamasi Washington. Rassemblés sur une seule et même playlist, les différents grooves mis en chantier sur Brainfeeder se révèlent cependant aussi singuliers que complémentaires. Voici donc une compilation-anniversaire qui réussit à combiner la rêverie soul de Why Like This?, signé Teebs, l'une des premières signatures du label, avec la miniature techno fracassée de Delusions, bidouillé par le nouveau venu Little Snake. En outre, près de deux tiers des morceaux sont des inédits. Volontairement en retrait, le patron s'active par exemple en compagnie du rappeur Busdriver, pour expulser un Ain't No Coming Back, pied au plancher, frénétiquement jazz, contrastant avec le long développement de Miguel Atwood-Ferguson dans Kazaru. Plus loin, c'est encore la voix neo soul de Georgia Anne Muldrow qui fait mouche, tandis que sur The Lavishments Of Light Looking, Woke fait de la place à George Clinton. Manière de tracer une ligne entre l'héritage funk, la liberté jazz, et la vision hip-hop futuriste du label, qui, dix ans après son lancement, se révèle toujours aussi passionnant.