Je reviens!
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Je reviens! DE JEAN YANNE. ÉDITIONS SEUIL - CHERCHE-MIDI. 264 PAGES. 8 Il nous a manqué, Jean Yanne. Faut dire qu'il était mort, depuis treize ans déjà. La belle excuse! Déjà que Pierre Desproges nous avait fait le coup quinze ans plus tôt... En l'absence de ces deux-là, l'humour a certes envahi le paysage audiovisuel et la scène comme jamais auparavant. Mais la quantité, la qualité même dans certains cas précis (Christophe Alévêque, Jérémy Ferrari) n'empêchent pas de repenser à ces deux génies du rire, dont l'influence est manifeste mais la postérité fragile. Heureusement, les archives offrent encore, pour l'un comme pour l'autre, des occasions de publications nouvelles, au contenu parfois rare et même inédit. C'est le cas aujourd'hui de Jean Yanne, auquel un fort et savoureux volume offre post-mortem un retour bienvenu. Les textes présentés par Fabrice Gardel dans Je reviens! proviennent des collections de l'INA (Institut national de l'audiovisuel) et sont extraits de sketchs, d'interviews, d'émissions de radio et de télévision. Agrémentés de photos issues de la même source, ils restituent dans toute sa splendeur l'humour intelligent, mordant, décapant, d'un auteur dont la culture égalait les colères. Le bouquin porte pour sous-titre Vous êtes devenus (trop) cons. Allusion au "Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous!" écrit sur les murs par une jeunesse tchécoslovaque faisant son printemps en 1968 avant de se prendre les chars soviétiques en pleine poire... La connerie, version plus franche de cette bêtise humaine dont Renan écrivit qu'"elle est la seule chose qui donne une idée de l'infini", Jean Yanne en avait fait son principal ennemi, sa cible d'élection. Au cinéma notamment, qui le vit briller dans la charge contre les dérives des médias (Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), le capitalisme (Moi y'en a vouloir des sous) ou un certain esprit "collabo" régnant en France (Les Chinois à Paris).Le fils d'artisans modestes n'épargnait pas plus les syndicats que les patrons. Et il ne manquerait pas aujourd'hui de réécrire cette formule de 1973: "Le monde est fait d'imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde." Celui qui anima, dès 1957, une revue anticléricale en compagnie de Siné, ne manquerait pas non plus d'user encore de son droit au blasphème. La bien-pensance, le politiquement correct, Yanne les pourfendait. Il tenait la compassion, la charité, pour des obscénités. "Ni dieu ni maître (même nageur)!", clamait celui qui ne se plaçait ni à droite, ni à gauche, ni même au centre. Anar mais pas trop, jouisseur se pressant "de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer", il fit d'une lucidité féroce sa marque. Une lucidité qu'il tournait aussi contre lui-même et qui explique peut-être comment il put être un comédien passionnant dans des rôles dramatiques, voire terribles (Le Boucher et Que la bête meure pour Chabrol, Nous ne vieillirons pas ensemble pour Pialat). Consacré meilleur acteur au Festival de Cannes pour ce dernier film, il n'alla pas chercher son prix. Les honneurs, Yanne n'en avait rien à cirer. Il préférait se flatter des mesures de censure (politique, économique) qui l'avaient frappé... LOUIS DANVERS