Vincent Roussel en est convaincu, il faut réhabiliter Bertrand Blier aujourd'hui. Précisément aujourd'hui. " J'ai le sentiment que son cinéma a quelque chose à nous dire sur notre époque", nous dit l'auteur de cette première monographie consacrée en 30 ans au réalisateur des Valseuses (1974), de Préparez vos mouchoirs (1978), de Buffet froid (1979) et de Tenue de soirée (1986). Chaque chapitre du livre, ou presque, porte sur un film de l'oeuvre de Blier, envisagée de manière chronologique et exhaustive. D'emblée, Roussel relève les caractéristiques appelées à faire style et traque le...

Vincent Roussel en est convaincu, il faut réhabiliter Bertrand Blier aujourd'hui. Précisément aujourd'hui. " J'ai le sentiment que son cinéma a quelque chose à nous dire sur notre époque", nous dit l'auteur de cette première monographie consacrée en 30 ans au réalisateur des Valseuses (1974), de Préparez vos mouchoirs (1978), de Buffet froid (1979) et de Tenue de soirée (1986). Chaque chapitre du livre, ou presque, porte sur un film de l'oeuvre de Blier, envisagée de manière chronologique et exhaustive. D'emblée, Roussel relève les caractéristiques appelées à faire style et traque les rimes, les correspondances. Son analyse fine et précise lui permet d'éviter le piège de la lecture à l'emporte-pièce et de désamorcer le prêt-à-penser accusateur, même s'il n'excuse pas tout à son idole. L'important, pour lui, n'est pas tant de déterminer ce qui est bien ou mal, ce qui est bon ou mauvais, chez le cinéaste, que d'en souligner toute la complexité cachée, la richesse féconde. Au caractère très singulier du cinéma de Blier, Roussel a l'intelligence de confronter sa propre subjectivité de cinéphile. " L'amour est toujours vache chez Blier", nous dit-il. Et ses films, en effet, ont quelque chose de quasiment oxymorique: entre vigueur rabelaisienne et gravité funèbre, outrances crâneuses et tendresses désarmantes. Au-delà de la grivoiserie vindicative et de l'humour corrosif, il y a aussi la poésie fragile de destins appelés à se fracasser dans le désarroi existentiel et le dégoût de soi. Derrière le masque de la misogynie tapageuse s'exprimant en formules qui claquent dans toute leur fière grandiloquence (" Une serrure il faut que ça mouille, c'est comme tous les orifices, tu la démarres à la salive et t'attends qu'elle se donne..."), c'est aussi la lâcheté, le prosaïsme et la faiblesse des hommes, ces grands enfants jamais vraiment tout à fait sevrés, que met à nu Bertrand Blier. Dialoguiste hors pair et dynamiteur de formes, franc-tireur souvent incompris à la carrière en dents de scie, le cinéaste aura incarné, surtout dans les années 70 et 80, le chaînon manquant entre Audiard et Godard. Un pied au coeur de l'industrie et l'autre à sa marge, il met en scène des personnages anticonformistes, individus traqués dans une France à l'horizon désespérément bouché. Alors, raciste, machiste, franchouillard ou réactionnaire, Bertrand Blier? Et si la vérité était moins dans le mortifère petit tribunal des champions autoproclamés de la morale que notre époque s'applique sans cesse à rejouer que dans le trouble transgressif et poil à gratter que Blier s'est toujours appliqué à traquer? Car si la virilité goguenarde peut être une plaie (voir, parmi d'autres, Les Côtelettes en 2003 ou bien Convoi exceptionnel en 2019), le révisionnisme idéologique en est une autre, autrement plus insidieuse. " On n'est pas bien? Paisibles, à la fraîche..."