Autant annoncer la couleur d'emblée, ce n'est pas sur un coup de tête que l'on décide d'aller voir The American Dream. Non, l'exposition est de celles qui se planifient avec soin -il reste du temps, l'événement étant programmé jusqu'au 27 mai prochain. Présenté simultanément dans deux musées -le Drents Museum d'Assen (Pays-Bas) et la Kunsthalle d'Emden (Allemagne)-, ce qui est une première européenne, cet accrochage unique offre un panorama complet du réalisme américain auquel il faut idéalement accorder... trois jours. Les distances? Jusqu'à Assen, petite ville septentrionale située à proximité de Groningen, il y a 330 kilomètres. De là, 120 kilomètres et une heure et demie de route vers le nord-est sont nécessaires pour rejoindre le volet germanique du panorama. C'est néanmoins sans réserve que l'on conseille d'y consacrer l'un de ces longs week-ends de printemps qui sacrent le retour de la lumière. De déception il ne sera pas question tant le propos a été millimétré. Les deux institutions ont planché pendant trois ans sur le projet et ont réuni plus de 200 oeuvres issues, entre autres, de musées aussi prestigieux que le MoMA, le Brooklyn Museum ou encore le Whitney. Le casting de cette immersion spatio-temporelle est, lui aussi, en béton: de Hopper à Warhol, en passant par Alice Neel, Cindy Sherman, Roy Lichtenstein, Richard Estes ou Duane Hanson. Le fleuron de la crème made in US. La force de The American Dream est de raconter les États-Unis plus intensément que ne le feraient des images en mouvement.
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Autant annoncer la couleur d'emblée, ce n'est pas sur un coup de tête que l'on décide d'aller voir The American Dream. Non, l'exposition est de celles qui se planifient avec soin -il reste du temps, l'événement étant programmé jusqu'au 27 mai prochain. Présenté simultanément dans deux musées -le Drents Museum d'Assen (Pays-Bas) et la Kunsthalle d'Emden (Allemagne)-, ce qui est une première européenne, cet accrochage unique offre un panorama complet du réalisme américain auquel il faut idéalement accorder... trois jours. Les distances? Jusqu'à Assen, petite ville septentrionale située à proximité de Groningen, il y a 330 kilomètres. De là, 120 kilomètres et une heure et demie de route vers le nord-est sont nécessaires pour rejoindre le volet germanique du panorama. C'est néanmoins sans réserve que l'on conseille d'y consacrer l'un de ces longs week-ends de printemps qui sacrent le retour de la lumière. De déception il ne sera pas question tant le propos a été millimétré. Les deux institutions ont planché pendant trois ans sur le projet et ont réuni plus de 200 oeuvres issues, entre autres, de musées aussi prestigieux que le MoMA, le Brooklyn Museum ou encore le Whitney. Le casting de cette immersion spatio-temporelle est, lui aussi, en béton: de Hopper à Warhol, en passant par Alice Neel, Cindy Sherman, Roy Lichtenstein, Richard Estes ou Duane Hanson. Le fleuron de la crème made in US. La force de The American Dream est de raconter les États-Unis plus intensément que ne le feraient des images en mouvement. À travers les thématiques retenues -l'Homme, la Ville, le Paysage, la Nature morte...-, le pays est livré au regard à la faveur d'une impudique endoscopie qui se plaît à en éclairer le moindre recoin. Le tout garanti 100 % critique. On chercherait en vain de la complaisance pour le fameux "rêve américain" -dévote calembredaine promouvant une réussite sociale acquise par le seul mérite. On le sait, ce miroir aux alouettes n'en finit pas de prendre l'eau, comme en témoigne de manière assez symptomatique le révélateur Requiem for the American Dream de Noam Chomsky, un livre paru en mars dernier. On prend la mesure d'une nation qui, assurant la relève d'une Europe rendue exsangue par la Seconde Guerre mondiale, a joué un rôle essentiel dans l'intensification de la modernité et de l'anthropocène. Nul autre mouvement artistique que le réalisme, qui est abordé à travers toutes ses variantes -du pop art à l'hyperréalisme- ne pouvait mieux dévoiler la "réalité toute crue" des États-Unis. Pour bien entendre cette entreprise, il faut avoir en tête le propos de Nicolas Bourriaud qui dans L'Exforme, un récent ouvrage publié aux PUF, définit le réalisme comme un art qui résiste aux opérations de triage politique, comme une pratique qui soulève les voiles idéologiques que les appareils du pouvoir posent sur le monde. Tout aussi sûrement que Courbet a ouvert nos yeux sur L'Origine du monde, le réalisme américain a libéré " tout ce que l'on ne saurait voir": des signes, des objets et surtout des images que le système exclut du champ de la représentation, rejette en périphérie. " Dépouiller leurs oeuvres de tous les oripeaux idéologiques", tel est le programme des artistes réalistes américains du XXe et du XXIe siècles. Le voyage à travers l'Histoire et le territoire étasuniens débute dans le musée régional de Drents. Logé dans un ancien monastère du XIIIe siècle, ce lieu réputé pour sa collection de vestiges préhistoriques fait place à une remarquable extension qui porte la patte de l'architecte Erick van Egeraat. C'est au coeur de celle-ci que l'on découvre la première partie de The American Dream. Les pièces exposées -quelques sculptures, des photographies et beaucoup de tableaux- couvrent deux décennies de création, de 1945 à 1965. Dans les faits, ces bornes temporelles ne sont pas aussi rigides: aux Pays-Bas comme en Allemagne, on a choisi de ne pas appliquer la chronologie de façon trop stricte afin de multiplier les échos et les résonances entre les deux accrochages. Dès l'entrée, la scénographie happe le visiteur. Le Drents Museum a choisi de faire coïncider fond et forme en structurant l'espace à la façon des rues de New York. L'ensemble des oeuvres est distribué selon un plan quadrillé, dit aussi "hippodamien", faisant place à des traverses qui s'entrecroisent à angle droit. L'allée centrale, quant à elle, est tatouée par une ligne du temps retraçant à coups d'archives et d'écrans les temps forts de l'Histoire du pays. Les murs font place à d'immenses vues urbaines façon Empire State Building ou Grand Central Terminal. L'effet est grisant. Pour être totalement dans l'ambiance, on se pose quelques minutes sur un banc qui invite à s'équiper d'écouteurs. Des lettres rouges défilent au sol, elles renseignent quant à ce qui imprime les tympans. C'est que The American Dream possède sa bande-son, plusieurs dizaines de titres, sélectionnée en partenariat avec Spotify. Belle porte d'entrée vers les States que cette playlist de morceaux cultes, depuis le chevrotant There's Peace in Korea de Sister Rosetta Tharpe à la pluie sonore stridente The Star Spangled Banner sortie des doigts magiques de Jimi Hendrix. Après les oreilles, c'est au tour des yeux de faire le plein. Edward Hopper ouvre le bal avec New York Restaurant, une toile de 1922 en forme de transition parfaite. Antérieur à la séquence temporelle revendiquée, ce tableau dit à la fois l'emprise européenne -Van Dongen, Cézanne- tout autant qu'il amorce la montée en puissance d'un quotidien spécifiquement américain. Quelques mètres plus loin, c'est sans ménagement que A Subway Experience (1966) de Robert Birmelin fait basculer dans le rythme effréné des grandes villes US. La composition donne à voir la vitesse, l'anonymat, l'effacement... Impossible de ne pas penser à Céline et à son " arrivée à New York" qui oppose les villes européennes " baisantes", comprendre allongées sur le paysage, versus la verticalité des cités américaines qui toisent. La machine à produire et à consumer est en route, elle ne s'arrêtera plus. Augmentée qu'elle est de reflets multiples -un axe fort de l'imagerie étasunienne-, elle se déploie au fil des boutiques gorgées de marchandises d'un Richard Estes ( The Candy Store, 1969), des paysages industriels éventrés ( Nothern City, 1974), Birmelin à nouveau, qui supplantent montagnes et autres illusions romantiques qu'un Caspar Friedrich a pu peindre en Europe... Quand il ne s'agit pas de l'omniprésence du déchet façon Cooper Union Trash (1974) d'Idelle Weber ou des objets triviaux qui se font vénéneux -le tuyau d'arrosage devenu serpent malfaisant dans In the Grass (2011) de Catherine Murphy. L'ensemble donne à voir l'Amérique comme une impressionnante mécanique à produire, consommer et déféquer. Les États-Unis n'expulsent pas que des marchandises, l'être humain qui ne se conforme pas aux règles du jeu est lui aussi prié de se diriger vers la sortie. Une Derelict Woman (1973) de Duane Hanson, épave de fibre de verre et de polyester effondrée à même le sol, prouve toute la puissance centripète du rêve ricain ainsi que l'inhospitalité de son espace public. Et à l'autre bout de la chaîne, cela se passe comment, doc? Pas mieux, hélas, les oeuvres de Fairfield Porter -on pense à October Interior (1963)- s'arrêtent sur l'ennui gluant et familial des privilégiés. Ce peintre originaire de l'Illinois donne à sentir toute la pesanteur des destins conformes. Ainsi des femmes enfouies sous la maternité dont l'existence frustrante nous est parvenue de manière approximative via des séries telles que Mad Men et Desperate Housewives. À Emden, The American Dream se poursuit avec des oeuvres de 1965 à nos jours. L'iconographie y apparaît davantage marquée par le rôle des médias -Ken Keeley et son Newsstand, un kiosque à journaux d'où le vivant semble exclu. Pas de doute, le divorce entre l'homme et le monde sensible s'accentue. Une oeuvre de Stephen Shore résume parfaitement le propos. U.S. 97, South of Klamath Fall, July 21, 1973, tiré de la mythique série Uncommon Places, détache un panneau publicitaire sur fond de paysage naturel. Cette mise en abyme superpose le faux et le vrai de la façon dont l'a formulée Guy Debord dans La Société du spectacle. " Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux", écrit le fondateur de l'Internationale situationniste. C'est cette idée d'un monde totalement renversé qui prédomine, un pays qui marche sur la tête mais s'efforce de perpétuer l'illusion. Ce n'est pas autrement que l'on comprend les toiles hyperréalistes d'un Stone Roberts dans lesquelles la peinture se fait sport de combat rivalisant avec la photographie. Sous d'autres modes opératoires, les travaux de copistes d'un Malcolm Morley, l'univers tapageur de Charles Bell, les natures mortes signées Ralph Goings ( A1 Sauce, 1995), les voitures de Robert Bechtle, les partouzes désabusées de Terry Rodgers ou les assemblages votifs d'Audrey Flack ne disent pas autre chose. On ne s'étonne pas de la dernière image, comme en berne, de l'exposition: un drapeau américain peint en gris par Robert Longo. Il est celui d'un pays qui a perdu ses couleurs.