" Mon frère Abram Ball est mort en 1998. Il avait 24 ans et était atteint de trisomie 21. [...] pourtant son tempérament magnifique et merveilleux n'a jamais faibli." Voilà comment Jesse Ball, romancier, dessinateur et poète américain prolifique (pour la première fois traduit en français) et remarqué (sur la liste des auteurs à suivre de la revue Granta en 2017), débute Recensement. Ce préambule réaliste, en forme d'hommage à cet aîné dont il avait conscience, dès l'enfance, qu'il devrait peut-être un jour en prendre soin,...

" Mon frère Abram Ball est mort en 1998. Il avait 24 ans et était atteint de trisomie 21. [...] pourtant son tempérament magnifique et merveilleux n'a jamais faibli." Voilà comment Jesse Ball, romancier, dessinateur et poète américain prolifique (pour la première fois traduit en français) et remarqué (sur la liste des auteurs à suivre de la revue Granta en 2017), débute Recensement. Ce préambule réaliste, en forme d'hommage à cet aîné dont il avait conscience, dès l'enfance, qu'il devrait peut-être un jour en prendre soin, n'a ici aucune volonté tire-larmes. Plutôt valeur de lampe de poche inspirationnelle pour éclaircir un texte où la relation profonde qui unit les protagonistes (un père veuf menacé à court terme par un cancer et un fils différent) et l'univers-même dans lequel ils évoluent (des villes seulement nommées par les lettres de l'alphabet, une société dystopique où chacun doit être tatoué sur les côtes par un recenseur dont le rôle reste énigmatique) apparaissent davantage par trouées pudiques qu'au grand jour. Dès l'entame, nous suivons cet homme malade, autrefois médecin devenu aujourd'hui recenseur, et son fils en mesure de susciter l'étonnement dans leur itinérance à mesure qu'ils progressent de A jusqu'à Z, comme nous pourrions emboîter candidement le pas au Petit Prince d'étoile en étoile. Comme nous irions " dans la tempête muni d'une lanterne", tantôt accueillis par un mur d'hostilité, tantôt face à un " petit flux de gentillesse" une fois que notre tâche serait énoncée. Chaque étape, chaque rencontre, est prétexte pour le narrateur, nostalgique de sa femme décédée, à s'interroger sur le langage, l'éthique ou les concepts ou à bousculer les règles du recensement: doit-on vraiment recenser toutes les maisons? Peut-on délivrer de mauvais conseils aux gens qu'on n'aime pas? Un bébé cormoran est-il toujours un cormoran ou bien déjà une tout autre espèce? Comme le confiait récemment Jesse Ball lors d'une rencontre chez Passa Porta, la littérature consiste pour lui à créer des territoires de philosophie pratique ou des zones d'intervention. On échappe là au simple plaisir récréatif de la narration pour plonger tête la première dans la rivière leste des idées. Reste qu'une fois le pied mis de plein gré dans cet univers mouvant, aussi bien traversé de tendresse pure que d'une spiritualité poétique par la bande, on se sent à la fois à distance et complètement en immersion. Irréductible à une forme simple, et heureux d'être sorti de nos rails pour prendre le pouls du monde.