David Cronenberg passant Hollywood au crible de son cinéma, la proposition avait assurément de quoi allécher. Signe, du reste, que le projet lui tenait à coeur, voilà dix ans que le réalisateur canadien tentait d'adapter le scénario de Bruce Wagner -un délai de gestation qu'il n'avait connu, auparavant, que pour Dead Ringers et A Dangerous Method, et motivé, pour l'essentiel, par des questions de (co)production. A l'autopsie, Maps to the Stars, qui évoque par endroits The Player de Robert Altman ou quelque version "réaliste" du Mulholland Drive de David Lynch, n'est sans doute pas le film définitif sur le sujet que l'on était en droit d'espérer. Il n'en manie pas moins l'humour avec férocité, et le trait assassin avec sagacité, tout en s'inscrivant dans la continuité de l'oeuvre d'un auteur particulièrement en verve sous le soleil cannois...
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David Cronenberg passant Hollywood au crible de son cinéma, la proposition avait assurément de quoi allécher. Signe, du reste, que le projet lui tenait à coeur, voilà dix ans que le réalisateur canadien tentait d'adapter le scénario de Bruce Wagner -un délai de gestation qu'il n'avait connu, auparavant, que pour Dead Ringers et A Dangerous Method, et motivé, pour l'essentiel, par des questions de (co)production. A l'autopsie, Maps to the Stars, qui évoque par endroits The Player de Robert Altman ou quelque version "réaliste" du Mulholland Drive de David Lynch, n'est sans doute pas le film définitif sur le sujet que l'on était en droit d'espérer. Il n'en manie pas moins l'humour avec férocité, et le trait assassin avec sagacité, tout en s'inscrivant dans la continuité de l'oeuvre d'un auteur particulièrement en verve sous le soleil cannois... Pour être honnête, Hollywood ne me fascine aucunement. Je n'en fais pas une obsession, pas plus que je n'éprouve d'animosité à son égard. J'y ai toutefois vécu beaucoup d'expériences étranges en essayant que des films voient le jour. Des choses bizarres, conformes à ce qui se trouve dans le film. Non (rires). Mais j'en connaissais assez pour savoir, à la lecture du scénario de Bruce Wagner, que tout y était rigoureusement exact. Le public veut y voir une satire, mais il n'en est rien, c'est on ne peut plus réel. Bruce raconte d'ailleurs avoir entendu prononcer chaque réplique des dialogues au cours de son existence, lui qui, contrairement à moi, est né à Hollywood et y a grandi. Hollywood est l'environnement qui se prête le mieux à la caméra. Si l'on considère un film comme The Wolf of Wall Street, les occupations des protagonistes sont, fondamentalement, peu emballantes: ils regardent des écrans, prennent des notes ou sont au téléphone. Et à la Silicon Valley, vous auriez une bande de nerds scotchés à leurs ordinateurs. Ennuyeux. Alors qu'à Hollywood, en raison de la nature même du business du cinéma, il faut être dans le paraître, que ce soit à l'écran ou sur le tapis rouge. Cela ne vaut pas que pour les acteurs, mais aussi pour les producteurs et les distributeurs, qui doivent être dans la lumière afin de vous convaincre qu'ils disposent du pouvoir de faire votre film. Il leur faut être flamboyants, et pour un cinéaste, c'est beaucoup plus sensible en termes de drame, ou de mélodrame. Hollywood n'est peut-être pas le pire, mais c'est assurément le plus visuel de ces endroits. Il y a par ailleurs des éléments qui sont propres à Hollywood: vous ne trouverez pas, à Wall Street, de gamins qui soient célèbres à treize ans à l'instar du Benjie de Maps, même s'il arrivera sans doute bientôt que des gosses de cet âge deviennent milliardaires à la Silicon Valley. La pression sur les enfants-stars est énorme, à Hollywood, et elle a des effets pervers, parce qu'en général, leurs parents délaissent leur rôle pour devenir leur manager ou leur agent. En ce sens, Hollywood est un endroit unique. Et c'est à mes yeux un problème. Le thème de l'inceste se trouve dans mon film, et l'inceste, créatif, est présent à Hollywood. Tout le monde y connaît les mêmes choses, partage les mêmes valeurs, et les mêmes aspirations: il n'y a ni échappatoire, ni ADN frais ou idées nouvelles. Même des créateurs de talent sont déformés par Hollywood, et finissent par rentrer dans le rang. Si vous n'avez pas d'autre aspiration que d'être dans le moule, tourner des films de studio à gros budget en visant le box-office, vous vous y sentirez dans votre élément. Mais si vous avez une vision un tant soit peu unique, vous n'aurez aucune chance de la réaliser à Hollywood, et vous risquez de la perdre, comme en attestent de nombreux exemples. Hollywood est devenu très pauvre créativement. Tout ce que l'on peut y faire, désormais, ce sont des films en "man": Superman, Batman, X-Men, Spider-Man. La technologie est intéressante, mais pas excitante, parce qu'on a évacué toute composante artistique. Vous donnez dans la métaphore (rires). A vous de voir, mais personnellement, je ne raisonne pas en ces termes, et certainement pas quand je tourne. Je sais qu'il y aura ce type d'implications et d'interprétations, mais ce qui m'occupe, c'est la chorégraphie d'une scène, le mouvement des acteurs, leurs dialogues, des questions pratiques. Je ne pense pas de manière abstraite, pas plus qu'aux thématiques, ni aux incestes au sein de la famille royale égyptienne, ni aux tragédies grecques, ni aux métaphores. Après coup, on peut jouer avec l'idée de Hollywood comme un corps. Mais je ne sais pas si elle sera nécessairement éclairante. A mes yeux, tout Hollywood n'est pas malade, il y en a une bonne partie qui fonctionne tout à fait bien. Je m'y plais quand je m'y rends, même si je ne voudrais pas y vivre. Aussi étrange que cela puisse paraître, l'une des choses que j'apprécie le plus, là-bas, c'est la nature. C'est fantastique, on y trouve l'océan, le désert, des canyons, des forêts: pour un amoureux de la nature, Hollywood est formidable! Pour moi, l'existence tient dans le corps. Une partie de l'art et l'essentiel de la religion sont des tentatives d'éluder cette réalité, et de suggérer que le corps n'est rien. Mais nous sommes un corps, c'est là notre existence même, et dans le cas d'un acteur, ce corps est aussi l'instrument créatif. Je trouve cela mystérieux et intéressant, et c'est ce qui m'y ramène naturellement. Si l'art est l'examen de la condition humaine, ce dont je suis convaincu, il vous faut aborder la question du corps. Dans certains de mes films, je l'ai fait à travers l'horreur ou la science-fiction, dans d'autres différemment, comme ici à travers les acteurs. En tant que cinéaste, le corps humain est ce que vous filmez le plus. Vous ne pouvez en ignorer la variété, ni le mystère de sa réalité. Il n'y a rien d'inhabituel à cela: je crois que tous les cinéastes sont obsédés par le corps. Ils doivent l'être: c'est une partie de leur art. Je n'ai jamais rêvé d'une telle situation. Je connais des gens qui le font, comme Guillermo Del Toro, qui vit désormais à Toronto. Je vois ce par quoi il passe, et c'est atroce. Il est loin de jouir de la liberté dont je dispose, devant discuter de chaque point avec des représentants du studio qui, bien souvent, changent au beau milieu du film. C'est un cauchemar, mais c'est le contrat avec le diable qu'il a signé pour disposer de son jouet: il adore les effets spéciaux, etc., alors que pour moi, ils ne constituent jamais qu'un outil de plus. Sur le tournage de Cosmopolis, Robert Pattinson m'a dit qu'il n'avait jamais rien vu de tel, parce que je prenais toutes les décisions, sans avoir de comptes à rendre à un studio. C'est la liberté ultime à mes yeux, et vous ne l'obtiendrez jamais sur un film à 200 millions de dollars. J'ai été tenté, à un moment, de faire un film de studio, et j'ai discuté avec la MGM d'un projet avec Tom Cruise et Denzel Washington. Il faut alors accepter que les choses soient différentes que sur une production indépendante. A une époque, j'aurais pu essayer, mais je ne pense pas que je le ferais encore aujourd'hui. RENCONTRE Jean-François Pluijgers, À Cannes