Il y a d'abord le titre. Prononcé à la française, il sonne comme un grand doigt d'honneur, une joyeuse insulte, éventuellement expulsée à la face du patriarcat dominant. Vu l'activisme queer de Deena Abdelwahed -croisée notamment sur le dernier album de Fever Ray, le très politique Plunge-, ce ne serait pas tout à fait incohérent. En vrai, le titre arabe choisi par la DJ/productrice tunisienne, basée en France depuis 2015, est toutefois un peu différent. Mot d'argot, il renvoie au côté sombre des choses, dans leurs aspects les plus troubles, voire carrément dérangeants. De ...

Il y a d'abord le titre. Prononcé à la française, il sonne comme un grand doigt d'honneur, une joyeuse insulte, éventuellement expulsée à la face du patriarcat dominant. Vu l'activisme queer de Deena Abdelwahed -croisée notamment sur le dernier album de Fever Ray, le très politique Plunge-, ce ne serait pas tout à fait incohérent. En vrai, le titre arabe choisi par la DJ/productrice tunisienne, basée en France depuis 2015, est toutefois un peu différent. Mot d'argot, il renvoie au côté sombre des choses, dans leurs aspects les plus troubles, voire carrément dérangeants. De fait, Khonnar est un disque angoissé et angoissant, baignant la plupart du temps dans une bouillasse indus aussi poisseuse que troublante. Les rencontres entre les musiques électroniques et les traditions arabes se sont multipliées ces dernières années. Pour le meilleur, souvent, mais aussi parfois pour le pire. Avec Khonnar, Deena Abdelwahed balaie tout exotisme facile et les couleurs "locales" trop appuyées, plus proche des expérimentations sombres et abstraites d'une Fatima Al Qadiri que des fouilles d'un label comme Habibi Funk. Née de parents tunisiens, la jeune femme a passé toute son enfance et son adolescence à Doha, au Qatar. Elle n'arrivera à Tunis qu'à l'âge de 18 ans, pour étudier aux Beaux-Arts. Là, elle vivra le Printemps arabe de l'intérieur, se joignant aux manifestations étudiantes. Par la suite, elle commencera à chanter dans des clubs de jazz et les salons des grands hôtels, et jouera même avec le grand guitariste jazz Fawzi Chekili. Ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle se lance dans l'électronique. Elle est particulièrement fascinée par la bass music venue d'Angleterre et le footwork en vogue à Chicago. Soit deux format musicaux volontiers ombrageux et expérimentaux. Ils sont encore deux des sources principales auxquelles s'abreuve Khonnar. Publié par le label techno lyonnais InFiné, il permet à Deena Abdelwahed de revendiquer ses racines arabes tout en les tordant, intégrant des motifs traditionnels dans une forme résolument moderne. Iconoclaste, A Scream in the Consciousness, par exemple, est une longue rumination grésillante, une traversée nocturne à bord d'un métro fantôme. Évoquant entre les lignes la crise des migrants, Al Hobb Al Mouharreb choisit de planer davantage, tandis que, juste derrière, 5/5 vise plus directement le dancefloor, mais en balançant un beat techno éminemment claustrophobe. Autant dire que le trip sonore proposé ici est rarement un long fleuve tranquille. Sinueux, carrément oppressant par moments (la charge martiale d' Ababab), Khonnar séduit par son audace et sa volonté de ne jamais se laisser coincer dans les carcans. Arborant sur le visuel de l'album un masque de laine signé de l'artiste Judas Companion, Deena Abdelwahed a en quelque sorte pris le maquis. Sa cavale est décapante.