Pardon pour la tautologie mais, plus que jamais, le rap game est un... jeu. Avec ses règles, ses codes, ses champions, ses victoires, ses défaites. C'est souvent drôle, excitant, et cela explique probablement en partie pourquoi, grâce à cette émulation, le rap est consacré aujourd'hui comme le genre à la fois le plus populaire, et à bien des égards, le plus novateur du moment. Mais le "game" est aussi une affaire épuisante, hystérique, et à force un peu vaine.
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Pardon pour la tautologie mais, plus que jamais, le rap game est un... jeu. Avec ses règles, ses codes, ses champions, ses victoires, ses défaites. C'est souvent drôle, excitant, et cela explique probablement en partie pourquoi, grâce à cette émulation, le rap est consacré aujourd'hui comme le genre à la fois le plus populaire, et à bien des égards, le plus novateur du moment. Mais le "game" est aussi une affaire épuisante, hystérique, et à force un peu vaine. Heureusement, il n'est pas tout. Régulièrement, il se trouve l'un ou l'autre pour s'en détacher et faire un pas de côté. Le but: oublier la compète un moment, et oser une proposition plus personnelle. Vous ne trouverez dans le nouvel album de Saba, alias Tahj Malik Chandler (1994, Chicago), aucune sortie trap, ni fantaisie émo lo-fi, ni guest-list à rallonge. Care For Me vise autre chose: la lumière tranchante du récit intime et authentique. Saba est l'un des membres fondateurs de Pivot Gang, collectif hip-hop qui tire son nom d'une scène culte de la sitcom Friends: celle où Rachel et Chandler tentent péniblement de monter un canapé par la cage d'escaliers, en suivant, agacés, les instructions de Ross ( "pivotez, pivotez, pivotez"). L'air de rien, l'anecdote en dit long sur l'état d'esprit et l'humilité du groupe -pas le genre à "tout défoncer" pour y arriver, mais plutôt à vouloir progresser, une marche à la fois. Care For Me a cette patience-là. Disque bourré de soul, il se déploie sans se précipiter, privilégiant le mid-tempo. Contrebasse jazz sur l'abrasif Life, beat laidback à la J Dilla sur Grey, fausse accélération sur Smile: Saba enfile les poésies urbaines, chaleureuses et bienveillantes, raccord avec un certain groove made in Chicago, de Noname à Chance the Rapper. Ce dernier est d'ailleurs présent sur Logout, rumination sur l'influence des réseaux sociaux -" What's a post, but a reminder just how boring our lives are", se demande Saba. Plus loin, sur Grey, il annonce: "Infatuation with plastic, I wanted it to be realer", profession de foi où est fait le choix de l'authenticité et de la sincérité -et tant pis si cela n'est pas vendeur ( "The single, the one that wasn't as honest/But this is what they say make you the hottest in the game"). Saba parle donc de la dépression, de la solitude -d'autant plus paradoxale dans un monde hyperconnecté ( "I'm so alone", tout premiers mots de l'album, sur Busy/Sirens). Et de comment le rap et l'écriture ont pu être autant une fuite qu'une thérapie: " Write it away, write it away/I just got tired of runnin' away, runnin' away" ( Calligraphy). Au centre de Care For Me, il y a d'abord et avant tout un deuil: celui de Walter Long Jr, cousin de Saba, et membre du Pivot Gang, poignardé l'an dernier en pleine rue. L'ombre du défunt plane un peu partout, du début -" Jesus got killed for our sins, Walter got killed for a coat"- sur Busy/Sirens et jusqu'à la séquence finale, quand Prom/King raconte la journée fatale, storytelling aussi pudique que poignant. "Just another day in the ghetto", conclut Saba...