Bruxelles, vendredi dernier, un peu passé 22 h. Une ruelle sombre dans le quartier du Béguinage, pas loin de la place Sainte-Catherine. Devant une porte apparemment quelconque, un petit attroupement s'est constitué. C'est ici... On sonne. Une fois, deux fois, avant de frapper sur la lourde porte en bois. Le judas s'ouvre finalement. De l'autre côté, la taulière jette un coup d'oeil. C'est bon: bienvenue chez Mme Claude. Ce soir, c'est soirée putes et macs, marlous et belles de nuit, fourrures seventies et bas résille de rigueur. Manque en fait plus que le Parrain, alias Pedro. Il est en route...
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Bruxelles, vendredi dernier, un peu passé 22 h. Une ruelle sombre dans le quartier du Béguinage, pas loin de la place Sainte-Catherine. Devant une porte apparemment quelconque, un petit attroupement s'est constitué. C'est ici... On sonne. Une fois, deux fois, avant de frapper sur la lourde porte en bois. Le judas s'ouvre finalement. De l'autre côté, la taulière jette un coup d'oeil. C'est bon: bienvenue chez Mme Claude. Ce soir, c'est soirée putes et macs, marlous et belles de nuit, fourrures seventies et bas résille de rigueur. Manque en fait plus que le Parrain, alias Pedro. Il est en route... Quelques heures plus tôt, dans l'après-midi, au même endroit. Amélie n'est pas encore Madame Claude. Pour l'instant, la petite brunette mutine s'agite encore pour que tout soit prêt pour la fête. Sont attendus une bonne septantaine de potes et, aux platines, ni plus ni moins que Laurent Garnier himself. Le Parrain, c'est lui. La figure tutélaire de la scène électronique française, dite French Touch. Depuis la fin des années 80, il prêche la bonne parole acid house et techno. De Manchester à Berlin, de Tokyo à Detroit, alternant petits clubs et grands raouts estivaux. Lors du dernier festival de Werchter, il a ainsi de nouveau joué devant plusieurs milliers de personnes... Ce soir pourtant, il officiera dans le salon d'Amélie. C'est en effet elle qui a gagné le concours LaurentGarniermixechezmoi, lancé en novembre dernier. L'idée est née il y a à peu près un an, au moment de la sortie du dernier album du DJ français, Tales of a Kleptomaniac. "On cherchait des façons différentes de toucher les gens. On ne peut plus sortir un disque comme il y a 5, 6 ans, en se contentant de rencontrer la presse. Il faut aller directement vers le public. Auparavant, les gens curieux allaient chercher l'info, se prenaient vraiment la tête. Aujourd'hui, ils attendent beaucoup chez eux que l'info tombe directement dans leur boîte mail. A partir de là, comment faire des choses drôles, pertinentes pour aller chez les gens?" Un soir, autour de la table de restau, les esprits bouillonnent pour finalement tomber d'accord sur l'idée: et pourquoi pas aller mixer directement chez les personnes, en organisant un concours? "On a tout de suite déliré sur l'idée et commencé à élaborer une espèce de cadre: il ne fallait pas que la soirée serve à promouvoir une marque, ou qu'elle soit payante... On ne voulait pas que cela devienne une opération commerciale, on voulait juste s'amuser. Et offrir un vrai beau cadeau à quelqu'un." Des 20 projets qui ont récolté le plus de vote sur le Net, 3 ont été retenus pour finalement arrêter le choix sur la proposition d'Amélie. "Je ne voulais pas refaire quelque chose que j'avais déjà fait. Comme jouer pour des enfants par exemple. Il y avait aussi pas mal de propositions d'endroits où avaient déjà lieu régulièrement des fêtes. Mais je ne voyais pas trop ce que j'allais pouvoir apporter. En fait, j'avais vraiment envie d'aller jouer dans le salon de quelqu'un. Que cela reste le plus simple possible. En plus, l'endroit pour lequel on a finalement opté est un ancien bordel, je trouvais ça drôle. C'est petit, hein! On va juste faire ça dans les 2 pièces du bas. Mais c'est un lieu où l'on se sent bien tout de suite. Elle a pas mal bataillé aussi, Amélie. Je l'ai vue aux Transardentes où elle s'est baladée avec un grand panneau sur elle "votez pour moi!". ça m'a plu."Amélie est arrivée à Bruxelles à l'automne dernier pour effectuer un master à l'ULB. Elle a 25 ans, vient de Nancy. "Ma première soirée électro en 2002, c'était avec Laurent Garnier. Quand je suis tombée sur le concours, il fallait que je tente le coup." Elle ne prévient pas tout de suite ses 2 colocs, Amélie et Aurélien. "Je n'y croyais pas trop." Sa candidature est d'ailleurs un peu noyée parmi les autres. "Après un mois, je n'avais reçu que quelques votes. Pias m'a alors appelé pour m'encourager à pousser davantage ma proposition." Elle lance donc les grandes man£uvres, rameute le monde. Même si jusqu'au bout, elle préfère ne pas se faire d'illusion. "En fait, mon proprio n'est au courant que depuis une semaine..." Aujourd'hui, plus moyen de reculer: les voisins ont été prévenus, les invitations ont été lancées - parmi la septantaine de potes attendus, un fort contingent nancéen est venu spécialement pour l'occasion. De son côté, le DJ a pris son rôle très au sérieux. "Ah oui! J'ai amené exactement ce que je prends pour mes sets de DJ habituels. J'ai de quoi faire 6 h de funk, 7 heures de drum'n'bass, 10h de rock... J'ai préparé mes disques comme si j'allais jouer au Fuse ce soir. Pareil. Je me dois de faire un bon set. Ou du moins essayer. Ce ne sera pas forcément évident: au moins il y a de monde, au plus c'est compliqué!" Depuis quelque temps, les maisons de disque multiplient les opérations promos inhabituelles comme celle-là. Concert guérilla, appels aux fans... C'est à qui trouvera le gimmick qui créera le plus gros buzz. Laurent Garnier reste cependant Laurent Garnier. Derrière l'opération, on sent surtout l'envie de se mettre en danger, d'essayer de nouvelles choses, et surtout de "se mar-rer". Naïf? Pour une opération promo, le DJ n'a en tout cas pas rameuté beaucoup de médias. Un sujet pour le JT, les caméras de Waf censées ramener quelques images de la soirée et bien sûr Focus: c'est tout. "Il faut que cela reste sa fête à elle, avec ses potes. C'est important. Même l'équipe de Waf, je leur ai demandé de rester le plus effacé possible. Moi, je viens juste jouer des disques. Point barre. Je pense qu'au bout d'une heure, la glace sera brisée, et tout va bien se passer. Je serai comme un voisin qui vient mixer. Et puis, on joue le jeu, on vient tous déguisés comme elle l'a demandé, "putes, macs et clients de bordel". " On se permet un sourcil sceptique. "Ah oui! Tout le monde va le faire. Tu vas être très bizarre si tu viens comme cela!" De fait... Vers 22 h 30, tout le monde est donc là. Laurent Garnier arrive, chemise et gilet seventies, chaîne en or et petite moustache au poil: impeccable. Eric Morand, boss de feu le label F-Com, est également présent, veste blanche rayée façon Alain Delon période Borsalino. Et puis il y a Kenny Gates, le patron de Pias, spectaculaire dans son genre... La piste de danse - en fait le salon - est déjà bien chauffée. Aux murs, des posters gentiment coquins, et disséminés un peu partout des exemplaires d'Union, le "magazine des rapports amoureux"... A gauche et à droite également, des petits bols remplis de friandises et de capotes (pas se tromper), tandis que sur les portes, des feuilles A4 interdisent de fumer à l'intérieur: "oui à la pipe, non à la clope"... Dans la cuisine, chacun a déposé sa bouteille et ses paquets de chips, et passe à son tour derrière le bar. Comme dans n'importe quelle soirée entre potes... Dehors, dans la cour du jardin, les fumeurs refont le monde. Il y a Mickaël, que l'on dirait pour l'occasion tout droit sorti de chez Maman, et qui organise ses propres soirées électro sur Nancy. Romain, conducteur SNCF, a lui préféré jouer le côté Hugh Hefner - même s'il fait encore un peu froid pour se balader juste en peignoir doré et tong aux pieds. Pendant ce temps-là, Laurent Garnier ne lâche pas les platines. Entre 2 saillies techno, il dégaine le Waiting For My Man de Lou Reed avant de balancer une grosse séquence drum'n'bass qui retourne tout le monde. Dans l'après-midi, le DJ avait prédit, énigmatique: "Ce qui va être intéressant, c'est vers 3, 4 heures du matin. Là, on va voir... " De fait. ça danse, ça hurle, ça rigole. Et on ne veut même pas savoir ce qui se passe dans les chambres du premier... Sur le bord de la piste, on croise Eric Morand, tout sourire. Où il est question de psychologie, de danse contemporaine, et d'industrie musicale forcément. F-Com, le label qu'il a fondé avec Laurent Garnier, n'existe peut-être plus, mais l'étincelle et la passion sont toujours là. Et au milieu de la nuit, on se dit qu'avec des bagages pareils, la vie n'est peut-être finalement pas si compliquée que cela... Laurent Garnier sera une des têtes d'affiche de la première Pias Nite, le 26/03, à Tour & Taxis, à Bruxelles. Dernier album en date: Tales of a Kleptomaniac, chez Pias. Texte Laurent Hoebrechts