Le grand-père de Jorge Gonzáles, José Maria Gonzáles, est né au début du XXe siècle près de Buenos Aires, au moment même où se décidait la construction du premier stade du Racing Club de Avellaneda. Une autre époque -" La municipalité terrassait ces terrains vagues avec des boîtes de conserve et des détritus. En général, on commençait le match à onze et on finissait à cinq ou six. Les autres sortaient avec les pieds entaillés"- qui vit le football remplacer le rien et devenir religion. Une religion embrassée par José Maria, qui...

Le grand-père de Jorge Gonzáles, José Maria Gonzáles, est né au début du XXe siècle près de Buenos Aires, au moment même où se décidait la construction du premier stade du Racing Club de Avellaneda. Une autre époque -" La municipalité terrassait ces terrains vagues avec des boîtes de conserve et des détritus. En général, on commençait le match à onze et on finissait à cinq ou six. Les autres sortaient avec les pieds entaillés"- qui vit le football remplacer le rien et devenir religion. Une religion embrassée par José Maria, qui deviendra "Le Russe" (pour la couleur rouge de ses cheveux) ou "La Flamme" - " Le "Sourd " me dit qu'il t'a vu traverser le pont en courant et ça lui a donné l'impression de voir voler une flamme"-, un des meilleurs joueurs de l'Histoire du Racing. Avant de devenir un anonyme fonctionnaire pour le restant de ses jours... Son fils, lui, le père de l'auteur, n'a pas choisi la carrière de footballeur malgré ses aptitudes et ses gênes. Il est devenu biologiste. Un mauvais père, certes, absent et silencieux, mais un grand biologiste, spécialiste de l'ADN et des variations héréditaires, ces petites "erreurs" qui marquent la transmission des gênes. Vint enfin Jorge qui, avant de choisir la voie des arts, se serait bien vu footballeur, au contraire de son meilleur ami, plus doué que lui mais moins tenté. Et le voilà désormais face à son propre fils, rouquin comme son arrière-grand-père, et visiblement doué pour le ballon... Quatre générations de Gonzáles réunies dans le dernier album -monumental- de Jorge, auteur dense qui se livre ici à une introspection familiale aux accents évidemment universels, et traversée par deux questions, d'ailleurs citées: " C'est quoi l'erreur? C'est quoi s'améliorer?" Habitué à l'exploration romancée de sa vie et de ses racines, déjà avec Bandonéon (2010), Chère Patagonie (2011) ou Retour au Kosovo (2014) pour ne citer que ses albums Aire Libre, Jorge Gonzáles construit aussi une oeuvre picturale rare, intense, et d'une totale liberté qui généralement se marie mal avec les contraintes du récit graphique. Et pourtant, même en usant de l'abstraction, de couleurs directes et de cent techniques et matières qui ont plus à voir avec la peinture qu'avec la seule bande dessinée, même en faisant de chaque case, qu'elle soit minuscule ou étalée splendidement en double page, de vraies compositions qui mériteraient qu'on s'y arrête des heures, Jorge Gonzáles ne lâche pas un instant ni sa narration, ni son lecteur, qu'il ramène sans cesse à son récit et à ce qu'il veut raconter, à cette flamme qu'il veut transmettre.