À Liège, Charleroi ou Bruxelles, l'art dit à tort "brut" dégage quelque chose comme une évidence, une lumière qui suscite l'adhésion, un frisson. " Mais bien sûr, c'est ça l'art!", pense-t-on à chaque fois. En cela, Embrasez-vous! n'échappe pas à la règle. Dès l'entrée, on marque l'arrêt devant une kermesse miniature de feu Georges Counasse. Frustré de ne jamais avoir pu profiter de ces fêtes populaires durant son enfance, celui qui fut boulanger a consacré sa pension à recréer la magie des carrousels. Ce rêve forain, ce Liégeois l'a construit à partir de ce qu'il trouvait: des capsules usagées pour faire des nacelles, une...

À Liège, Charleroi ou Bruxelles, l'art dit à tort "brut" dégage quelque chose comme une évidence, une lumière qui suscite l'adhésion, un frisson. " Mais bien sûr, c'est ça l'art!", pense-t-on à chaque fois. En cela, Embrasez-vous! n'échappe pas à la règle. Dès l'entrée, on marque l'arrêt devant une kermesse miniature de feu Georges Counasse. Frustré de ne jamais avoir pu profiter de ces fêtes populaires durant son enfance, celui qui fut boulanger a consacré sa pension à recréer la magie des carrousels. Ce rêve forain, ce Liégeois l'a construit à partir de ce qu'il trouvait: des capsules usagées pour faire des nacelles, une roue de vélo -tiens, tiens... Marcel Duchamp n'est pas loin- pour suggérer une grande roue, voire le mécanisme d'un vieux tourne-disque afin d'en récupérer l'aptitude aux rotations. Pas de doute, à l'instar de Léa Ricorday qui lui consacre un vrai gâteau-hommage enclos dans une chapelle votive, Counasse condense cette puissance outsider que l'on évoquait en début de texte. Tatiana Veress, directrice du musée, trouve la juste métaphore: " J'aime cette comparaison avec deux profils d'enfants. Quand les petits jouent aux cow-boys et aux Indiens, on peut observer d'une part ceux qui, au moment du goûter, déposent leur coiffe ou leur chapeau. Le jeu s'arrête. D'autres endossent la nouvelle identité sans restriction, ils restent pleinement dans leur rôle. On retrouve ce phénomène chez les artistes outsider qui vivent leur création entièrement. La meilleure preuve de cela est le caractère envahissant de leur pratique qui très souvent colonise leur lieu de vie." L'exposition qui fête les dix ans du musée décline sur deux niveaux un principe de complicité entre différents artistes de la collection et des plasticiens bruxellois émergents qui se sont appliqués à souligner-contextualiser les pièces retenues. Les temps forts ne manquent pas, comme ces sculptures multicéphales de la Sénégalaise Seyni Awa Camara se logeant dans une architecture en pisé évoquant les lignes des Dogons. On doit ce stratagème archéologique à François De Jonge, qui suggère là une oeuvre à la fois intemporelle et sacrée. Autour du dispositif, deux tableaux de Rémi Lambert font s'entrechoquer les époques. Mention aussi pour les semelles peintes du regretté Juanma González. Cordonnier du côté de la place Keym à Bruxelles, l'homme a longtemps peint les chaussures de ses clients, sans leur en demander l'autorisation. Ces interventions destinées au secret et à la disparition provoquée par l'usure de la marche ont inspiré Sukrii Kural, qui a imaginé de précieux faire-valoir en bois. À l'étage, on retient le compagnonnage entre les remarquables dessins texturés de Cécile Franceus et le corps dansant de Julie Devigne filmé par Adina Ionescu Muscel. Sans oublier Sylvain Cosijns, transposé de façon sonore par Sarah Kokot, dont les dessins nouent la douleur et le fait d'être assis, non sans rappeler Sorrow d'un certain Van Gogh. Preuve qu'art situé et art consacré sont travaillés par les mêmes forces.