Il avait trouvé les mots pour le dire (1), puis il a fait de son court mais intense roman, Prix Goncourt 2008, un film aussi remarquable que l'était le livre. Syngué sabour. Pierre de patience n'est pas l'oeuvre d'un écrivain cherchant laborieusement des images propres à illustrer ses phrases. Il révèle en Atiq Rahimi un cinéaste à part entière, à la maîtrise formelle accomplie et au propos poétique, politique, philosophique, on ne peut plus urgent.
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Il avait trouvé les mots pour le dire (1), puis il a fait de son court mais intense roman, Prix Goncourt 2008, un film aussi remarquable que l'était le livre. Syngué sabour. Pierre de patience n'est pas l'oeuvre d'un écrivain cherchant laborieusement des images propres à illustrer ses phrases. Il révèle en Atiq Rahimi un cinéaste à part entière, à la maîtrise formelle accomplie et au propos poétique, politique, philosophique, on ne peut plus urgent. Quand j'écris, je suis un réalisateur. Et que je tourne un film, je suis un écrivain (rire)... Plus sérieusement, j'ai besoin des deux! Quand je fais un film, je deviens un enfant, un enfant roi. J'ai plein de partenaires de jeu qui font ce que je dis, plein de formes, de Lego... Quand j'écris, je suis tout seul, devant une page blanche, et mon ego que flatte le cinéma prend une grande gifle! Je vois ce que j'écris. Mais pour autant, ce que j'écris ne suffit pas à être filmé. Prenons la situation du roman Syngué sabour. Une pièce, et dedans, une femme. Quoi de plus théâtral en apparence? Mais c'est une erreur commune de penser qu'un huis clos fera une bonne pièce de théâtre. Jean-Claude Carrière, quand il m'a appelé, m'a dit qu'au contraire cela pouvait faire de bons films(2)! A condition que le langage cinématographique transcende à la fois le livre et cette dimension théâtrale. Tout allait dépendre du rapport entre la caméra et le personnage... Il m'a demandé ce que j'attendais de lui, et je lui répondu: "Me trahir (rire)". Je ne voulais pas répéter ce que j'avais dit dans le roman. Il fallait que le film montre une autre dimension du récit et du personnage. Cette femme m'était restée mystérieuse dans le livre. Je voulais la connaître mieux. Dans le roman, le narrateur ne quitte jamais le chevet de l'homme, dans la chambre. Dans le film, la caméra est du côté de la femme. C'est un changement de point de vue. Il fallait faire apparaître le passé, ou plutôt faire entrer le présent dans ce passé comme chez le Bergman des Fraises sauvages. J'avais pour autres références Allemagne année zéro de Rossellini, et le moyen métrage de Wong Kar-wai La Main. Jean-Claude a bien sûr amené son expérience du travail avec Bunuel, celui sur Belle de jour surtout, où une femme se libère, se révèle, révèle son corps... Ce qui m'intéresse n'est pas la question historique, géopolitique, mais une situation dans laquelle un être humain est embarqué, se découvre, se révèle à travers sa chair, à travers ses désirs. La guerre comme spectacle ne m'intéresse absolument pas. Je n'en montre que les seules conséquences sur les êtres humains. Le film se déroule en Afghanistan mais aurait tout aussi bien pu se situer en Iran, en Irak, en ex-Yougoslavie durant la guerre civile. Bref partout où se commettent des atrocités vis-à-vis des femmes. Oui. Dans ma langue, le persan, il existe un mot qui signifie tout à la fois le corps et l'âme: "djan". La question du corps est essentielle, celle du corps des femmes l'est encore plus. Ce corps, à qui appartient-il? A la femme, à sa famille, à la société, ou à la religion? Le corps est plus politique que la pensée! Tant qu'on reste dans le dogme, l'individu n'existe pas! La femme soumise de Syngué sabour est d'abord soumise. Et c'est en prenant conscience de son corps, de son désir, de son plaisir, qu'elle prend conscience de son individualité. (1) SYNGUÉ SABOUR. PIERRE DE PATIENCE. P.O.L. ÉDITEUR. (2) CARRIÈRE FUT LE SCÉNARISTE ATTITRÉ D'UN LUIS BUNUEL QUI AVAIT PROUVÉ LA CHOSE DÈS SON ANGE EXTERMINATEUR, EN 1962.RENCONTRE LOUIS DANVERS