À la première page du livre, Isidore, onze ans, est contrarié par la présence d'une tache marron foncé sur le canapé marron clair du salon. L'auréole le met mal à l'aise. " Pourquoi cette tache te dérange tant que ça?", me demandait ma mère, et moi, ce que je n'arrivais pas à comprendre, c'est pourquoi j'étais le seul que ça dérangeait." Ce poste d'observateur, de vigie habitué à relever candidement ce que tout le monde fait mine de ne pas voir, est peut-être celui qui définit le mieux Isidore au sein de la famille Mazal. Dernier d'une fratrie de cinq, il peine à valoriser sa place. Tous ses frères et soeurs affichent des QI affolants: ils sont ces êtres supérieurs mi-blasés mi-dépressifs au parcours scolaire accéléré et qui usent de références deleuziennes ou flaubertiennes dans les échanges les plus banals (une suite de scènes hilarantes). Alors que "Dory" se sent désespérément normal. La preuve: il veut devenir professeur d'allemand. En attendant, il traîne avec Denise, la fille la plus neurasthénique de son école, et rend des visites à Daphné, la doyenne des Français (et bientôt du monde). Entre deux tentatives de fugue (" J'étais persuadé que si je fuguais, ça ferait plaisir à ma mère. Elle se plaignait tout le temps qu'on n'était pas assez aventureux."), il explore la ligne de partage entre intelligence et normalité: " T'as pas remarqué que Bérénice, Aurore et Léonard se sont tous inscrits en thèse parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver des réponses à toutes leurs questions, mais qu'au lieu de ça, il leur faut de plus en plus de temps pour répondre à des questions de plus en plus simples? Ils divisent toutes les questions en une infinité de sous-questions maintenant, et les sous-questions sont tellement compliquées qu'ils finissent par revenir à la question originale. Ils sont devenus cinglés." L'annonce de la mort soudaine de leur père va confronter le clan à ses mécanismes les plus implicites, et pousser Isidore à se poser toujours plus de nouvelles questions...

Auto-traduction

Isidore et les autres est une variation drolatique sur une ligne de basse plutôt tragique. Un récit d'initiation faussement naïf. Et régulièrement bouleversant. On pense à L'Attrape-Coeurs de Salinger ou au gang de surdoués bizarres de La Famille Tenenbaum de Wes Anderson. Ces influences américaines, Camille Bordas les assume d'autant mieux sans doute qu'elle a d'abord écrit son livre en anglais. Un défi pour cette Française exilée à Chicago (elle y vit avec l'écrivain Adam Levine), et qui n'était pas bilingue à la base. Si la contrainte aura indubitablement donné son grain irrégulier-irrésistible à la voix d'Isidore en version originale (aux États-Unis, le livre a été plébiscité par rien moins que Zadie Smith ou George Saunders), Bordas s'est elle-même chargée de lui trouver un équivalent en français à l'heure de lui faire repasser l'Atlantique (donc d'adapter dans sa langue maternelle l'intégrale de ces 336 pages). Histoire rare et fascinante d'auto-traduction: il existe aujourd'hui deux objets-livres Isidore et les autres ( How to Behave in a Crowd en VO) signés de la main de Camille Bordas, dont les liens de parenté (cousins d'outre-Atlantique? frères échangés à la naissance? jumeaux monozygotes contrariés?) sont un peu compliqués à expliquer. Comme toujours dans les familles.

Isidore et les autres

De Camille Bordas, éditions Inculte, 414 pages.

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