Jour 1. Au matin. Le coup d'envoi de la compétition n'a pas encore été donné que, déjà, Francis Ford Coppola offre au festival son premier grand moment. La conférence de presse du jury vient de se terminer, et tout le monde se lève pour déserter la salle, quand celui qui en est cette année le président s'empare sans prévenir du micro. Et de se lancer dans un monologue aussi érudit qu'ininterrompu de douze minutes (!) où le réalisateur du Parrain ou autre Apocalypse Now se pique de préciser avec une verve peu commune ce que le cinéma représente à ses yeux, en appelant notamment à la libération totale d'un art désormais trop peu enclin à l'expérimentation. Avant de conclure sur ces mots: "Soyez vous-même. Tout le reste est déjà pris." Un leitmotiv plutôt bien intégré par une poignée de jeunes cinéastes à s'être illustrés au cours de l'événement marrakchi. Présentations.
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Jour 1. Au matin. Le coup d'envoi de la compétition n'a pas encore été donné que, déjà, Francis Ford Coppola offre au festival son premier grand moment. La conférence de presse du jury vient de se terminer, et tout le monde se lève pour déserter la salle, quand celui qui en est cette année le président s'empare sans prévenir du micro. Et de se lancer dans un monologue aussi érudit qu'ininterrompu de douze minutes (!) où le réalisateur du Parrain ou autre Apocalypse Now se pique de préciser avec une verve peu commune ce que le cinéma représente à ses yeux, en appelant notamment à la libération totale d'un art désormais trop peu enclin à l'expérimentation. Avant de conclure sur ces mots: "Soyez vous-même. Tout le reste est déjà pris." Un leitmotiv plutôt bien intégré par une poignée de jeunes cinéastes à s'être illustrés au cours de l'événement marrakchi. Présentations. DESIERTO, MEXIQUE Deux ans après avoir coscénarisé le Gravity de son père Alfonso avec le succès que l'on sait, Jonás Cuarón se fend de ce long métrage perso où il orchestre la confrontation brutale entre un clandestin mexicain qui cherche à traverser la frontière pour rejoindre son fils (Gael Garcia Bernal) et un redneck américain bas du front prêt à tirer sur tout ce qui bouge (Jeffrey Dean Morgan) dans les grands espaces désertiques du sud de la Californie. Soit un soufflant survival en milieu hostile -une sorte de déclinaison terrestre de Gravity, donc- faisant au maximum l'économie des dialogues afin de privilégier une approche purement cinématographique de sa trame décharnée, réminiscence en cela d'un certain cinéma américain des années 70 (pensez au Duel de Spielberg, par exemple). CLOSET MONSTER, CANADA Non contente de proposer un hommage mastoc au cinéma canadien, grosse délégation du cru à l'appui, cette quinzième édition du Festival international du film de Marrakech plaçait aussi en compétition le premier long métrage de l'un de ses plus jeunes représentants. A 26 ans à peine, Stephen Dunn signe avec Closet Monster un coming-of-age movie très personnel, et d'ailleurs largement autobiographique, mâtiné de références bien senties au cinéma d'épouvante (Alien, Friday the 13th...). Ou le récit sensible, jusque dans ses maladresses narratives, de la confusion sexuelle d'un smalltown boy perturbé par la séparation de ses parents, et un crime homophobe dont il a été témoin durant l'enfance. Avec Isabella Rossellini dans le rôle... d'un hamster qui parle. VIRGIN MOUNTAIN, ISLANDE Avec quatre films et 42 ans au compteur, l'Islandais Dagur Kári (Nói Albínói, The Good Heart) faisait quasi figure de vieux routard au sein de la compétition marrakchie. Zigzaguant entre le froid et l'ennui, Virgin Mountain se propose d'observer comment l'existence d'un gros nounours naïf, voire puéril, moqué par ses collègues et passant le plus clair de son temps à jouer à la guerre sur les maquettes qu'il collectionne, va se trouver irrémédiablement transformée par sa rencontre avec une dépressive invétérée. Il y a du Judd Apatow chez l'ami Kári -on pense en effet à une espèce de The 40-Year-Old Virgin polaire et gentiment décalé devant cette vibrante célébration des underdogs au coeur tendre se jouant avec bonheur des codes éculés de la comédie romantique. INSOUMISE, BELGIQUE ET MAROC Grosse présence belge à Marrakech, toutes sélections confondues, avec une poignée de films dont on a déjà parlé (Black) ou dont on parlera bientôt (Les Chevaliers blancs de Joachim Lafosse, Le Chant des hommes de Bénédicte Liénard et Mary Jimenez, et Keeper de Guillaume Senez), le public local ayant particulièrement plébiscité l'Insoumise de Jawad Rhalib, production belgo-marocaine qui dépeint sans aménité l'hypocrisie gaucho d'une ferme coopérative de la région liégeoise. Jeune diplômée ayant quitté le Maroc pour un contrat de saisonnière en Belgique, Laila y déchante rapidement devant des conditions de travail proches de l'exploitation pure et simple qui la poussent à la révolte. Pétri d'un idéalisme un peu adolescent, un bel appel à la sédition face aux injustices. STEEL FLOWER, CORÉE DU SUD Pour son deuxième long métrage, Park Suk-young (Wild Flowers) y va d'un regard cru, voire féroce, sur une Corée contemporaine qui broie des vies et leurs aspirations. Littéralement rivé aux basques d'une sans-abri désespérément en quête de travail dans les rues de Busan, le film se fonde sur une logique de réalisme social poussée très loin dans la lenteur, le mutisme et la répétition, mais qui n'en autorise pas moins de véritables fulgurances poétiques -une scène désarmante où l'héroïne fait des claquettes, une autre où, frondeuse, elle défie une mer déchaînée au péril de sa vie. Il y a quelque chose d'une Rosetta sud-coréenne dans cette détermination quasiment guerrière à préserver son boulot et sa dignité à l'école, cruelle, de la débrouille. TEXTE Nicolas Clément, À Marrakech