Elle a toujours aimé franchir la fine frontière entre cinéma du réel et cinéma de fiction. Julie Bertuccelli la repasse allègrement, trois ans après L'Arbre, pour une Cour de Babel où de jeunes immigrés venus d'un peu partout apprennent la maîtrise du français dans une classe d'accueil. La réalisatrice de Depuis qu'Otar est parti mais aussi de La Fabrique des juges,et d'un mémorable portrait d'Antoinette Fouque, la militante féministe tout récemment disparue, a ressenti tout à la fois le désir et l'urgence de son nouveau film. "C'était, pour moi, le moment de le faire, j'en avais une très profonde envie", explique Bertuccelli, qui a eu le déclic quand on lui a demandé de faire partie d'un jury pour un festival de films scolaires. "J'ai vu un film -d'ailleurs très bien- réalisé par une enseignante et les élèves d'une classe d'accueil. P...

Elle a toujours aimé franchir la fine frontière entre cinéma du réel et cinéma de fiction. Julie Bertuccelli la repasse allègrement, trois ans après L'Arbre, pour une Cour de Babel où de jeunes immigrés venus d'un peu partout apprennent la maîtrise du français dans une classe d'accueil. La réalisatrice de Depuis qu'Otar est parti mais aussi de La Fabrique des juges,et d'un mémorable portrait d'Antoinette Fouque, la militante féministe tout récemment disparue, a ressenti tout à la fois le désir et l'urgence de son nouveau film. "C'était, pour moi, le moment de le faire, j'en avais une très profonde envie", explique Bertuccelli, qui a eu le déclic quand on lui a demandé de faire partie d'un jury pour un festival de films scolaires. "J'ai vu un film -d'ailleurs très bien- réalisé par une enseignante et les élèves d'une classe d'accueil. Puis j'ai vu monter sur scène, pour recevoir leur prix, quinze enfants venant chacun d'un pays différent, et qui avaient vécu l'expérience de faire un film ensemble, avec toutes leurs cultures, leurs passés différents. J'étais en promotion pour L'Arbre, j'avais une idée de nouveau long métrage de fiction, mais tout à coup m'est venu le désir d'aller passer une année avec un groupe de jeunes adolescents comme ceux-là, doublement en devenir car entre deux âges et entre deux mondes... " Répondant à ce qu'elle décrit comme "une pulsion, sans aucun a priori", la réalisatrice décida très vite de "ne pas quitter la classe, de ne pas suivre les enfants dans leurs familles mais de rester là où ils sont ensemble, laissant le reste à l'imagination du spectateur". Julie Bertuccelli compare à "un petit théâtre, une espèce de cocon", l'espace de la classe parisienne où elle s'est installée, une année scolaire durant, avec sa caméra, et avec le but de montrer "ce que c'est que de vivre ensemble avec toutes ces différences". Si les jeunes élèves sont au coeur du projet, leur enseignante ("une femme formidable, exceptionnelle!") l'est aussi. Le tournage a démarré très vite, une productrice acceptant le risque de le financer avant même d'avoir le moindre accord avec une chaîne de télévision. Il fallut obtenir, en plus de celui de l'école, l'accord de tous les parents, et bien sûr celui des enfants dont Bertuccelli voulait "filmer ce qu'ils ont envie de montrer d'eux-mêmes, ne jamais les prendre en traître". Il fallut vaincre "quelques réticences de la part des jeunes et des parents de culture musulmane", mais l'entreprise put suivre son cours, la cinéaste passant deux ou trois jours par semaine dans l'établissement, attentive aux informations d'un professeur "complice", lui signalant à l'avance les cours ou les sujets qui pourraient faire matière. "Parfois, elle m'appelait en urgence, raconte la réalisatrice, comme quand une fille en demande d'asile dut quitter l'école pour aller ailleurs. J'ai sauté sur ma caméra, trouvé un ingénieur du son en moins d'une heure et j'étais là juste à temps pour filmer ses derniers moments avec le groupe... " Si son approche, son regard, s'assument solidaires ("Le documentaire, c'est être avec les gens, pas sur eux"), Julie Bertuccelli n'en masque pas pour autant les désunions, les conflits, entre les jeunes élèves. "Comme nous, ils ont des contradictions, des préjugés, des peurs et des paranoïas parfois, qu'il faut essayer de comprendre car il ne nous appartient pas de juger. Il nous faut parler avec eux, les écouter, grâce à ce véhicule de la langue qui leur est justement transmis dans la classe." La cinéaste ne cache pas son admiration pour certains de ces jeunes ("des héros") "qui prennent leur famille en charge, qui sont en première ligne pour l'obtention de papiers, pour toutes les démarches à accomplir, puisque leurs parents, eux, ne comprennent rien de notre langue..." Et de conclure, optimiste: "Ils ont souffert, connu des déchirements, des deuils, mais ils sont forts, aussi. Nous avons tout à gagner de l'apport de gens aussi motivés à être là, à réussir, aussi et comme le dit une jeune fille à "devenir une femme libre". La liberté, l'égalité, la laïcité, ont un vrai sens pour beaucoup d'entre eux, alors que nous prenons ces valeurs pour argent comptant, comme des enfants gâtés... " RENCONTRE Louis Danvers