D'ANDREÏ ZVIAGUINTSEV. AVEC NADEZHDA MARKINA, ANDREÏ SMIRNOV, ELENA LYADOVA. 1 H 49. DIST: IMAGINE.
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D'ANDREÏ ZVIAGUINTSEV. AVEC NADEZHDA MARKINA, ANDREÏ SMIRNOV, ELENA LYADOVA. 1 H 49. DIST: IMAGINE. Une certaine idée de l'humain se brise sous nos yeux dans le film à la fois superbe et terrifiant d'Andreï Zviaguintsev. Le cinéaste russe était déjà l'auteur d'un formidable Le Retour (sur les retrouvailles d'un père et de ses fils, sur fond de fusion des violences de la nature et de l'homme), et d'un deuxième opus un peu moins inspiré mais splendide dans la forme, Le Bannissement (récit d'une damnation mêlée de rapports familiaux, encore). Elena poursuit l'exploration du thème familial en nous plongeant dans l'existence d'un couple d'âge mûr. Vladimir est un homme riche et orgueilleux, Elena est issue d'un milieu modeste, et affiche un comportement plutôt soumis, tant à Dieu qu'à un compagnon au caractère plutôt dominateur. Chacun d'entre eux a un enfant né d'une précédente union. Vladimir une fille très indépendante et farouchement anticonformiste. Elena un fils infichu de sortir du chômage et incapable de faire vivre sa propre petite famille. Pour aider son glandeur de rejeton, qui lui demande sans cesse de l'argent, Elena sollicite Vladimir, qui en a certes les moyens mais qui commence tout de même à en avoir assez... Comment l'argent va polluer les rapports du couple au point de leur faire prendre un tour dramatique, comment la si docile Elena va en venir à nourrir de bien sombres desseins, Andreï Zviaguintsev nous le narre de fascinante façon. Sur un sujet creusant l'humain avec une force romanesque digne de Dostoïevski, et dans un style évoquant ces grands maîtres que sont Bergman (surtout) et Tarkovski. Il exprime à merveille les tourments d'une âme slave travaillée par la religion et les différences sociales mais qui arpente les chemins de la perdition dans une Russie abandonnée de Dieu comme de Marx. Un univers malade, des personnages vacillant au bord d'un abîme moral où ils risquent à tout moment de tomber, Elena est bel et bien un film crépusculaire. Dans le rôle titulaire, Nadezhda Markina signe une interprétation remarquable. Mais si l'actrice nous cheville à son personnage, c'est la mise en scène de Zviaguintsev qui nous saisit d'un long plan inaugural sublime pour ne plus nous lâcher ensuite. Une réalisation vertigineuse, au réalisme puissant que vient parfois transcender de subtils décalages poétiques. De quoi faire une expérience inédite au c£ur des ténèbres d'une humanité trouble et troublée. Avec, en filigrane de ce voyage au bout de la nuit, un sentiment de catastrophe imminente qui prend des résonances très universelles. Pas une partie de plaisir, loin de là, mais une expérience artistique et morale en tous points marquante. Un constat d'autant plus terrible que Zviaguintsev (longuement interrogé dans le bonus offert) se garde bien de poser un jugement, laissant le spectateur tirer, seul, ses propres conclusions. La musique de Philip Glass fait plus qu'accompagner les images de ce noir chef-d'£uvre. LOUIS DANVERS