Dans Le Temps des gitans, sorti fin 1988, Emir Kusturica met en scène des tziganes célébrant la Fête de la Saint-Georges à même le fleuve qui traverse les terres de ce qui sera bientôt l'ex-Yougoslavie. Onirique entre chien et loup, ce moment exceptionnel de cinéma incarnant la venue du beau temps après l'hiver n'aurait pas la même grâce transie sans Ederlezi. Titre en langage romani d'une chanson qui à l'écran, démarre a capella par la voix aérienne de la Macédonienne Vaska Jankovska avant d'être rejointe par un claquement de cuivres lancinants, doublé d'une armée de choeurs angéliques. L' Ederlezi du magistral long-métrage de Kusturica, comme l'intégrale de sa BO, est signé par son frère de coeur, Goran Bregovic(1). Lui aussi est né à Sarajevo et a été pop-star au sein du groupe rock yougoslave Bijelo Dugme avant de s'intéresser aux multiples musiques des Balkans, et d'abord à celles des Roms. Ceux-ci auraient fait naître Ederlezi. Selon une autre hypothèse, le titre viendrait plutôt des Serbes emmenés par les Oustachis croates -complices des nazis- vers un camp de concentration en 1942, le jour de la Saint-Georges précisément. Comme la plupart des chants traditionnels, adaptés au fil du temps, des pays et des cultures, Ederlezi charrie un conglomérat d'histoires apocryphes et romanesques. Parmi les innombrables versions, il faut écouter celle menée par cette atypique Française mondialiste, Camelia Jordana. Sublime, forcément sublime.

(1) Les rapports entre Kusturica et Bregovic se refroidiront au fil du démembrement de la Yougoslavie, le cinéaste adoptant des positions pro-serbes ambiguës.