Parfois, confesser un manque complet d'objectivité est le plus grand hommage qu'on puisse faire à l'idée d'objectivité. On le confesse donc: on nourrit une passion sans borne pour la fabuleuse "Bibliothèque chinoise" des Belles Lettres. Creusant le sillon qui a fait la gloire de la maison d'édition du boulevard Raspail, elle propose, pour la première fois dans l'histoire de l'érudition francophone, de nouvelles éditions de textes capitaux de la pensée chinoise et japonaise, offrant en vis-à-vis la traduction la plus méticuleuse dont on puisse rêver -ainsi qu'un appareil critique à donner des rêves moites aux amateurs de notes de bas de page. La publication des écrits militants que le grand écrivain et journaliste japonais Nakae Chômin (1847-1901) consacra à la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau n'y manque pas: c'est une merveille de savoir, de méticulosité et de beauté -en plus de combler un vide capital dans la bibliographie sino-japonaise de la fin du XIXe siècle. Car que trouve-t-on dans le volume? Pour l'essentiel, la traduction en chinois classique, par Chômin, alors âgé de 32 ans, de Du Contrat social de Rousseau -une traduction commentée qui est en même temps une réinvention radicale. Confronté à un pouvoir refusant d'écouter les revendications de droits et de lois formulées par les mouvements démocratiques de l'époque, Chômin décida de faire de Rousseau le cheval de Troie qui permettrait d'en finir avec la tradition sur laquelle ledit pouvoir reposait. Cette traduction, et les textes de circonstances qui l'accompagnent, eurent une influence capitale au Japon comme en Chine. Ils sont à méditer plus que jamais.

de Nakae Chômin, éditions Les Belles Lettres, traduit du chinois par Eddy Dufourmont et Jacques Joly, 290 pages.

9