Cela fait presque un an qu'a été rendue publique l'Enquête nationale canadienne sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une initiative qui se voulait une étape vers la réconciliation et l'établissement d'un lien de confiance entre le gouvernement fédéral et les autochtones du Canada. Longtemps, ces derniers ont été considérés comme angle mort de la conscience collective, histoire dont on préfère ne pas se souvenir, humanité plus ou moins négligeable.
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Cela fait presque un an qu'a été rendue publique l'Enquête nationale canadienne sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, une initiative qui se voulait une étape vers la réconciliation et l'établissement d'un lien de confiance entre le gouvernement fédéral et les autochtones du Canada. Longtemps, ces derniers ont été considérés comme angle mort de la conscience collective, histoire dont on préfère ne pas se souvenir, humanité plus ou moins négligeable. Au Nunavut, une région où la violence peut être vue comme endémique (avec un taux de criminalité considéré comme trois fois plus élevé qu'au sud du pays), on sait combien le manque d'infrastructures, la paupérisation, l'effritement des traditions et de la langue (" On découpe les mots de nos ancêtres, on les colle sur des poupées de papier qui nous représentent et on se sent tous un peu vide") a un impact terrible sur toute une population, et en particulier les femmes. Dans ce contexte, une voix reconnue (Tanya Tagaq donne des concerts de chant de gorge partout dans le monde, et a collaboré notamment avec Björk) qui donne à lire ce qu'était déjà en 1975 la réalité des jeunes filles (attouchements répétés, de camarades et de professeurs " comme si de rien n'était", " pénétrées trop jeunes", compagnes qu'on voit en situation de danger) de cette zone isolée en haut du monde, est tout autant une nécessité qu'un signal d'alarme, tant les campagnes de sensibilisation n'enraient pas suffisamment les actes brutaux. Récit d'initiation hors du commun d'une héroïne bien plus que résiliente (dans un pays où, entre pergélisol, lumière ténue et ennui, elle oscille sans cesse sur le fil de l'autodestruction), Croc fendu trouve sa puissance primale dans sa forme même. Entre épisodes de vie où arracher un peu de liberté a un coût, fragments poétiques organiques et hallucinés et pages où transpire, fébrile, une vraie conscience politique (" Je n'ai jamais compris ce qui pousse les étrangers à venir nous dire où mourir et où vivre. Où nous enterrer, comment nous reproduire"), Tanya Tagaq a su mettre puissamment en résonance ses journaux d'être en construction et son militantisme actuel, celui d'une femme qui sait jusqu'où porte sa voix. On ne s'extrait pas des cendres brûlantes d'une telle lecture en se disant: ceci ne me concerne en rien. Restent d'ailleurs ces mots d'un impact et d'une ambivalence déchirants: " Il faut faire confiance / à ce monde qui s'est montré parfait / dans sa distribution du chaos".