Rosmorduc
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Rosmorduc GALERIE PASCAL POLAR, 108 CHAUSSÉE DE CHARLEROI, À 1060 BRUXELLES. JUSQU'AU 28/11. 8 Certains jours, plus pesants que d'autres, nous font nous arrêter à la surdétermination qui constitue notre lot quotidien. C'est que le monde qui nous entoure est incroyablement défini, connoté, colmaté. Plus de place pour le mystère. Aucune trouée ni sortie de secours. Un mot pour chaque chose, une définition pour chaque mot. La boucle est bouclée du réel au langage, ne laissant aucune chance à l'à-peu-près. D'où la tentation récurrente de s'extirper. C'est exactement ce que fait Rosmorduc, artiste née à Bruxelles (1967), qui a décidé de reprendre ses droits à l'état civil. Exit le prénom Ariane, adieu la particule: ne subsiste plus que ce nom étrange qui signifierait "rocher au milieu de la mer" en breton. La coïncidence est intéressante, car c'est justement en milieu maritime que l'on situe spontanément -il s'agit bien sûr d'une interprétation- les 22 toiles que la peintre expose à la galerie Pascal Polar. Ouvrant la voie, le galeriste lui-même trace le chemin d'une plongée en apnée en convoquant les "trilobites", traces de vie parmi les plus anciennes de notre planète -des arthropodes marins fossiles- pour expliquer les étranges formes, surgies d'une "soupe primitive", qui constituent le sujet de l'accrochage. La descente en eaux troubles est d'autant plus profonde que rien ne vient aider le visiteur: pas de titre pour l'exposition, pas de nom pour aucune des oeuvres. Ne comptez pas sur Rosmorduc pour allumer la lumière... comme s'il s'agissait de préserver l'intégrité de ses créatures. Comme lesté d'un scaphandre, le visiteur se laisse donc couler parmi ce bestiaire inconnu, ce plateau de "strange fruits" océaniques. Irrigué par l'esprit, l'oeil se perd en références devant ce foisonnement, sans que toutefois aucune ne l'épuise. Devant telle tentacule lisse, on songe d'abord à La Planète sauvage de René Laloux, avant qu'un regard plus précis ne suggère Hokusai -ou ne serait-ce pas plutôt Hayao Miyazaki? Plus loin, des alvéoles, des protubérances pointues, des antennes annelées, des craquelures. On pense à Pierre Michon parlant dans ses Vies minuscules des "eaux sans phrases", ces zones franches où "le passé se calcifie, où la mort des poissons s'écrit en de gigantesques pages de calcaire -dont une variété est le marbre" et où, enfin, "le moule de la perte s'emplit de plomb". Tout comme l'artiste congédie son patronyme, l'oeuvre, elle aussi, s'extirpe des poncifs commodes de la représentation. Elle répugne à tel point aux explications que, quelques pas plus loin, Michon est oublié. Devant une sorte de bouche -ou est-ce une vulve- aussi plissée que sexuelle, c'est alors à l'auteur de La Négresse que l'on songe, Mallarmé dixit: "Et, dans ses jambes où la victime se couche/Levant une peau noire ouverte sous le crin/Avance le palais de cette étrange bouche/Pâle et rose comme un coquillage marin". Les tableaux de Rosmorduc donnent envie d'être un poisson lent des grands fonds. WWW.PASCALPOLAR.BE MICHEL VERLINDEN