C'est une étrange petite collection, qui s'appelle "Le cinéma des poètes". Elle est dirigée par Carole Aurouet, ci-devant spécialiste de Jacques Prévert, et chacun de ses volumes explore la manière dont les oeuvres littéraires et artistiques nourrissent un rapport intime avec le cinéma. Cela pourrait ê...

C'est une étrange petite collection, qui s'appelle "Le cinéma des poètes". Elle est dirigée par Carole Aurouet, ci-devant spécialiste de Jacques Prévert, et chacun de ses volumes explore la manière dont les oeuvres littéraires et artistiques nourrissent un rapport intime avec le cinéma. Cela pourrait être artificiel ou académique -mais ce n'est ni l'un, ni l'autre. Le dernier volume paru, signé par Sébastien Rongier, auteur d'essais élégants et forts tels que Cinématière (Klincksieck, 2015), Théorie des fantômes (Les Belles Lettres, 2016) ou Les Désordres du monde (Pauvert, 2017), en fournit la preuve la plus limpide. Consacré à Marcel Duchamp, il sautille de lieu en lieu, de date en date et de pièce en pièce pour dresser le portrait de l'artiste en passionné d'images en mouvement. De la fascination de Duchamp pour la figure de Charlie Chaplin aux rôles qu'il a tenus dans de nombreux films de ses amis, depuis Francis Picabia jusqu'à Hans Richter, la question d'un dépassement de l'art par le jeu n'a jamais cessé de le hanter -ainsi que ses créations. Lorsque l'inventeur du readymade crée le personnage de Rrose Sélavy, en 1920, c'est même comme une sorte d'alter ego, mi-star du grand écran, mi-réalisatrice de films, qu'il la conçoit. Faudrait-il en déduire que la révolution instaurée par Duchamp dans le monde de l'art fut avant tout celle de sa dissolution dans le cinéma? Rongier ne le dit pas. Il est permis de le penser à sa place.