Introspective

MICHEL NEDJAR, LAM, 1 ALLÉE DU MUSÉE, À 59 650 VILLENEUVE D'ASCQ. JUSQU'AU 04/06.

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Quelle sorte d'art contemporain voulons-nous? La question semble étrange... mais il va falloir y répondre car la prise de position adoptée déterminera en partie qui nous aurons choisi d'être. Le large spectre des pratiques actuelles est dominé par le marché. In fine, c'est lui qui sacre et consacre la production artistique aux yeux de tous. Voulons-nous le "purgé", le "lisse" des expositions à la Jeff Koons? Le grand kitsch cynique et désabusé qui retourne contre lui les mécanismes du néo-libéralisme? Dans cette perspective, rien ne servirait de résister aux logiques économiques qui sous-tendent nos rapports. Une sorte de renoncement généralisé en forme d'usine à générer du consentement et un art déceptif. Ou alors, autre option, faisons-nous le choix de ces artistes qui ouvrent sur l'éternelle Humanité, sur l'incessant émerveillement et la réparation? Il s'agit alors d'opter pour ces plasticiens stupéfiants et atypiques dont l'oeuvre a davantage sa place dans les musées ethnographiques plutôt que dans les centres d'art contemporain. La dernière exposition du LaM, qui s'arrête sur la figure de Michel Nedjar, fait clairement le choix salutaire des marges. Elle nous ouvre les yeux sur l'un de ces intarissables "faiseurs" qui à aucun moment n'a conscience d'un quelconque statut officiel. À la gloriole, Nedjar préfère l'idée d'être "un homme du commun à l'ouvrage". Sa matière première, c'est le rebut, tout ce dont la société de consommation ne veut plus. Il redonne vie au papier journal, au vieux sac de couscous, au kraft défraîchi, au carton d'emballage pour les peintures. En arrachant à l'oubli et à la décomposition, Nedjar participe d'une entreprise de mémoire qui s'attache à révéler l'intime, ligne de force de son oeuvre.

Sans filtre

Introspective suit les nombreux chemins empruntés par Michel Nedjar. L'homme fonctionne par séries qu'il épuise, comme s'il s'agissait d'aller au bout d'obsessions. Tout se passe comme s'il n'avait pas le choix. Il y a ses "animos", comprendre "animaux", thématique aussi totémique qu'archétypale. Ils prennent la forme de masses noires, surgies du fond des âges, possédant des contours sacrificiels. On devine la souffrance qui se cache derrière eux. On pense aussi aux poupées, ses Chairdâmes, dont on sait qu'elles sont nées en lui après qu'enfant il a découvert "ce qu'on avait fait aux Juifs" devant Nuit et Brouillard, le film d'Alain Resnais. Ces vieux vêtements trempés dans la terre, l'eau excrémentielle et le sang possèdent quelque chose du golem, une entreprise démiurgique aux allures de "chantier des consolations". Ressusciter, dit-il. Pas étonnant qu'il soit question d'art brut et d'art outsider à son propos, le visiteur est confronté à un travail sans filtre, sans intention particulière à son égard. Nedjar recrée le monde à sa mesure en le frottant au vaste globe qu'il n'a de cesse d'arpenter, de l'Inde au Mexique. Dans cet esprit s'inscrivent ses "foules", amas de visages que l'on croirait sortis tout droit de certains temples mayas. Mais d'autres voies sont explorées comme ses tentatives d'exorcisation filmique. En enregistrant son quotidien le plus trivial de manière spontanée, l'intéressé conjure le réel et l'esprit de sérieux, lui qui n'a jamais caché que son oeuvre fondamentale était son atelier et que sa peur ultime était de devenir adulte.

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MICHEL VERLINDEN