Que manquait-il à la 69e édition de la Berlinale -la dernière sous la direction de Dieter Kosslick? Sans doute un peu de bacon dans son club sandwich, pour reprendre l'expression chère au Québécois Denis Côté, auteur avec Répertoire des villes disparues d'un film au fond assez emblématique de la Compétition berlinoise -bien mais pas top, donc-, où le grimaçant The Golden Glove de Fatih Akin, portrait peu ragoûtant d'un serial killer, faisait figure de très artificiel électrochoc. Deux longs métrages ont dominé de la tête et des épaules l'ensemble des seize titres concourant cette année à l'Ours d'or - One Second du Chinois Zhang Yimou s'étant vu déprogrammer en dernière minute, officiellement pour " raisons techniques", mais ce retrait inopiné ressemblait furieusement à une improbation politique. Triomphateur final, Synonymes de Nadav Lapid ( lire son portrait page 29) raconte avec beaucoup de fantaisie, et une solide dose de vrai cinéma, le déracinement volontaire d'un jeune Israélien débarqué à Paris avec l'espoir illusoire que la France le sauvera de la folie de son pays. Mais le grand, le très grand moment du festival aura été offert par l'incroyable So Long, My Son de Wang Xiaoshuai, immense fresque feuilletonnante de plus de trois heures couvrant quatre décennies d'une histoire familiale marquée du sceau de la tragédie. Une odyssée intime touchée par la grâce, et miraculeusement passée entre les mailles du filet de la censure chinoise, dont on pourra juste regretter qu'elle n'ait été récompensée "que" d'un double prix d'interprétation -féminine pour Yong Mei, masculine pour Wang Jingchun- par Juliette Binoche et son jury. Survol de l'événement en quelques temps forts, toutes sections confondues.

So Long, My Son De Wang Xiaoshuai S'il fallait n'en retenir qu'un, ce serait celui-là, film-puzzle monstre dont les pièces s'ajustent au fil du récit. Une saga familiale à l'ambition folle prenant le pouls de la société chinoise tandis qu'elle accompagne un couple brisé. Joie dans les coeurs: So Long, My Son sortira bien chez nous cette année.

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Dans Paris

À 43 ans, Nadav Lapid, réalisateur surdoué originaire de Tel Aviv, triomphe à Berlin avec un troisième long métrage d'inspiration autobiographique.

Révélé par Le Policier, justement primé à Locarno en 2011, avant de confirmer avec L'Institutrice, sélectionné à la Semaine de la Critique cannoise en 2014 et récemment décliné en remake américain ( The Kindergarten Teacher, avec Maggie Gyllenhaal), Nadav Lapid réussit la passe de trois avec Synonymes, récit de l'exil délibéré d'un jeune Israélien à Paris. Ce film, c'est son histoire. " Au tournant des années 2000, je venais de finir mon service militaire israélien. Soit trois ans de ta vie après lesquels tu es censé tout laisser derrière toi et avancer. Ce que j'ai fait, d'ailleurs. J'ai débuté des études d'Histoire et de philosophie à l'université de Tel Aviv, commencé à écrire comme journaliste sportif. Je suis sorti, j'ai fait la fête. Ce n'est qu'un an plus tard, un peu comme dans l'allégorie de la caverne de Platon, que j'ai ouvert les yeux et commencé à regarder la vérité en face. J'avais le sentiment qu'Israël me rendait fou. Je devais partir. Sinon le Diable allait prendre possession de moi pour de bon, comme dans Rosemary's Baby (sourire)."

Lapid saute alors dans un avion et atterrit à Charles de Gaulle, sans trop savoir quoi faire. Il parle peu le français, ne connaît personne. " Très vite, j'ai compris que ça ne suffirait pas de prendre l'avion, qu'il fallait que je sacrifie quelque chose d'important. Ce sacrifice, ce serait mes mots. J'ai arrêté de parler l'hébreu et me suis concentré sur le français. Pour devenir indifférent à mon pays, je devais me détacher au maximum. La langue française représentait pour moi une sorte de rédemption possible du destin israélien. Comme une prière, un exorcisme. Où le sens importe souvent peu. C'est une musique, une mélodie, apportée par telle syllabe, davantage qu'une réelle signification."

Il restera deux ans en France. Un séjour dont son film témoigne aujourd'hui par le biais d'une fiction "tribulatoire" à la rudesse quasi burlesque, où l'identité à effacer reste gravée dans le corps. " Yoav, dans le film, part un peu en guerre contre son propre corps: il le gèle jusqu'à une espèce de mort symbolique, puis l'affame et le prostitue. Il veut dissoudre son identité dans une terre d'accueil. Mais la France n'est pas prête à t'intégrer tel que tu es, elle veut t'intégrer tel que tu dois être pour elle. C'est toute la question de la laïcité, notamment. Pour être accepté par la France, tu dois être Français. En tant qu'étranger, tu y es condamné au purgatoire."

Naître au cinéma

Loin des discours formatés, des insipides copies scolaires des films à thèse ou à message, Synonymes cultive avant tout une belle ambivalence, une vraie complexité de cinéma. " C'est très important pour moi. Mais c'est ce qui crée aussi de la confusion autour du film, je crois. On me dit beaucoup que c'est un objet politique. Mais j'ai envie de répondre ceci: la politique fait partie du film, comme les corps, comme les mots, mais le film n'est pas politique. Synonymes n'est là pour soutenir aucun argument. Il est là pour rendre compte de l'expérience de l'existence, et donc de son chaos aussi." Une véritable profession de foi pour ce cinéaste issu d'une famille d'artistes -sa mère est monteuse de cinéma et son père écrivain. " J'ai toujours voulu écrire. Le cinéma, je ne l'ai véritablement découvert qu'en arrivant en France. J'allais voir des films, beaucoup, et j'ai commencé à acheter Les Cahiers du Cinéma pour apprivoiser le langage. Au début, je ne comprenais rien. Et puis les mots sont rentrés. J'ai réalisé que l'analyse d'un film pouvait parfois être aussi belle que le film lui-même. C'est comme ça que je suis né au cinéma."

Varda par Agnès D'Agnès Varda À 90 ans, la cinéaste invite à un voyage documentaire limpide, même si un peu didactique, à travers son propre cinéma. Ses films communiquent entre eux, redessinant les contours d'une oeuvre rare, dans ce best of-testament qu'elle termine par ces mots: "Je disparais dans le flou. Je vous quitte." Émotion.
Light of My Life De Casey Affleck L'un des grands mérites de la section Panorama du festival aura été de mettre en lumière le talent derrière la caméra de deux comédiens américains: Jonah Hill (lire ci-contre) et, plus encore, Casey Affleck. Avec l'intense Light of My Life, ce dernier se fend d'un assez sidérant survival post-apocalyptique.
Mid90s De Jonah Hill Le génial acteur-caméléon de Superbad, Moneyball ou encore The Wolf of Wall Street signe au son des Pixies, de Morrissey, Nirvana, ESG et autre A Tribe Called Quest ce premier petit film indé fragile, honnête et sensible, vibrante célébration de la culture skate. Atterrissage sur les écrans du pays en avril.
Divino Amor De Gabriel Mascaro En 2027, la plus grande fête brésilienne n'est plus le carnaval mais celle de l'amour suprême, rave party baignée de couleurs chaudes à la gloire de l'esprit divin. Par petites touches barrées de SF kitsch -ce drive-in de la crise de foi...-, Gabriel Mascaro brocarde les dérives conservatrices actuelles de sa patrie.
Temblores De Jayro Bustamante Père et époux, Pablo tombe amoureux de Francisco dans un pays où l'homosexualité se soigne comme une maladie. Si l'histoire et son évolution sont assez attendues, le soin apporté à la mise en scène et le contexte bourgeois guatémaltèque assez hallucinant d'hypocrisie impressionnent. Sortie belge en mai.