Temps rituel particulier du judaïsme centré sur la douleur des proches d'un défunt, la shiv'ah ("shiva" en anglais, le terme renvoie au nombre "sept" en hébreu) couvre une période d'une semaine suivant la mise en terre, et se manifeste notamment par le rassemblement de la communauté en guise de soutien dans la maison de la personne décédée. Elle sert de cadre pour ainsi dire exclusif au premier long métrage d'Emma Seligman, jeune réalisatrice canadienne formée à la très prestigieuse Tisch School of the Arts de New York. Prolongement d'un court métrage du même nom que cette dern...

Temps rituel particulier du judaïsme centré sur la douleur des proches d'un défunt, la shiv'ah ("shiva" en anglais, le terme renvoie au nombre "sept" en hébreu) couvre une période d'une semaine suivant la mise en terre, et se manifeste notamment par le rassemblement de la communauté en guise de soutien dans la maison de la personne décédée. Elle sert de cadre pour ainsi dire exclusif au premier long métrage d'Emma Seligman, jeune réalisatrice canadienne formée à la très prestigieuse Tisch School of the Arts de New York. Prolongement d'un court métrage du même nom que cette dernière signait déjà en 2018, Shiva Baby raconte une journée particulièrement mouvementée dans l'existence de Danielle, étudiante aux plans de vie encore très indécis qui se retrouve coincée dans ce contexte mortuaire entre des parents oppressants, une ancienne amoureuse insistante et un homme marié embarrassé avec qui elle entretient des relations sexuelles tarifées via une application de type Sugar Daddy. Soit le point de départ cauchemardesque d'un huis clos claustro qui se referme comme un piège, et dont il semble pour la jeune femme tout simplement impossible de s'échapper... S'appuyant sur une qualité générale d'interprétation assez bluffante, Emma Seligman signe une comédie chorale joyeusement grinçante qui cherche constamment l'ironie et le sarcasme, le malaise et l'inconfort, jusqu'à un étouffement que le cadre funéraire ne fait évidemment qu'accentuer. Frisant le pur exercice de style, elle multiplie les doubles sens, les équivoques et les quiproquos à une cadence proprement effrénée. Pendant ouvertement queer et féministe d'un cinéma à la Woody Allen ou à la Noah Baumbach, le film, désormais disponible sur Mubi, crève les abcès, exacerbe les tensions et égratigne le vernis de la respectabilité sociale avec une intensité proche de celle d'un thriller -la partition stridente d'Ariel Marx va d'ailleurs même jusqu'à évoquer certains thèmes iconiques de cinéma anxiogène à la Jaws. Particulièrement pertinente quand il s'agit de traduire sa très névrotique dynamique de pression familiale par une mise en scène tirant le meilleur profit de son unité de temps et de lieu, Seligman réussit au fond une espèce d'improbable vaudeville horrifique sur l'insécurité, la mauvaise estime de soi et l'angoissante absence de perspectives dans l'existence d'une jeune femme. C'est aussi un film sur la difficulté à grandir et à s'affranchir du milieu au sein duquel on a toujours évolué que signe la très prometteuse réalisatrice canadienne. Laquelle planche déjà sur un deuxième long métrage au pitch savoureux, puisqu'il sera centré sur deux jeunes femmes geek et queer qui organisent un club de combat clandestin dans leur lycée afin d'essayer de piquer les filles les plus populaires aux joueurs de football.