En 2013, Rachel Cusk, qui avait commencé par une pratique assez classique de la fiction dans des livres comme Arlington Park,Egypt Farm ou Les Variations Bradshaw (des romans qui montraient une prédilection pour l'étude des désillusions de la middle-class anglaise), est brutalement quittée par son mari et le père de ses deux enfants. Un effondrement personnel qu'elle abordera dans Contrecoup: sur le mariage et la séparation. Le témoignage (une dissection érudite et sans complaisance de son expérience de la vie conjugale) est urgent: il s'agit pour Cusk de s'y exposer désormais débarrassée de la cape protectrice de la fiction, un jeu aux règles...

En 2013, Rachel Cusk, qui avait commencé par une pratique assez classique de la fiction dans des livres comme Arlington Park,Egypt Farm ou Les Variations Bradshaw (des romans qui montraient une prédilection pour l'étude des désillusions de la middle-class anglaise), est brutalement quittée par son mari et le père de ses deux enfants. Un effondrement personnel qu'elle abordera dans Contrecoup: sur le mariage et la séparation. Le témoignage (une dissection érudite et sans complaisance de son expérience de la vie conjugale) est urgent: il s'agit pour Cusk de s'y exposer désormais débarrassée de la cape protectrice de la fiction, un jeu aux règles duquel elle semble d'ailleurs ne plus vraiment croire. A-t-elle eu ensuite le sentiment d'en avoir trop dévoilé? En 2016, l'auteure reviendra avec Disent-ils. Le texte marque un tournant. Sans revenir à la fiction, elle y invente un dispositif hybride qui lui permet de se faire d'une certaine manière oublier: une narratrice y rend compte de récits recueillis auprès d'amis ou d'inconnus. Dans le rôle de la confidente sans "qualités", celle qui apparaît comme l'alter ego de Cusk elle-même n'y est plus caractérisée que par ces faisceaux de lumière indirecte que constituent les discours des autres. C'est dans la même veine que s'inscrit Transit. Quand le livre commence, la narratrice (une Anglaise divorcée de 50 ans, romancière et mère de deux garçons, qui revient s'installer à Londres: à n'en pas douter Cusk elle-même) reçoit le mail d'une astrologue. " Elle tenait à ce que je sache qu'un transit majeur devait se produire prochainement dans mon ciel." Dans n'importe quel récit, on accéderait aux prédictions de la Pythie (un oracle que les événements du livre joueraient ensuite à venir contredire ou confirmer). Pas chez Rachel Cusk, qui gardera obstinément le silence sur ces informations capitales. Le silence sera d'ailleurs la posture répétée de son personnage, miroir avant tout social amené à refléter "objectivement" les propos d'une série d'êtres rencontrés (un agent immobilier, des romanciers côtoyés lors d'un festival littéraire, des voisins, un ouvrier qui mène les travaux chez elle, etc.) qui s'épancheront sans pudeur sur les transits, passés ou en cours, de leur vie. " Seuls les très chanceux ou les très malchanceux, m'avait-il dit, ont un destin tout tracé: le reste d'entre nous doit faire des choix." Le livre, qui évoque presque le recueil de nouvelles, raconte la manière dont les autres viennent percuter, inspirer ou décourager nos propres tracés. Il interroge surtout l'intervention de la notion de destin dans nos histoires. Évitant le plus possible de mettre en scène (la forme particulièrement brute du texte) et s'abstenant surtout de commentaires sur les interventions (donc de dire ce qu'il y aurait lieu d'en penser), Rachel Cusk permet au lecteur d'accéder à sa propre subjectivité face aux existences croisées. " Notre vrai moi n'est pas tout entier en nous", disait Rousseau. L'un des avantages de la littérature n'est-il pas, précisément, de pouvoir regarder comment certains vivent (1) ?