Mères, filles, sept générations
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Mères, filles, sept générations De Juliet Nicolson, éditions Bourgois, traduit de l'anglais par Eric Chédaille, 314 pages. 7 Sur la quatrième de couverture, on apprend que l'Anglaise Juliet Nicolson, petite-fille et fille (logique), est aussi deux fois mère et une fois grand-mère. Sur n'importe quel autre livre, l'information serait parfaitement dispensable. Elle a cette fois tout son intérêt. D'abord, parce que Juliet Nicolson n'est autre que la petite-fille de Vita Sackville-West, délicieuse romancière et aristocrate excentrique qui fut (notamment) l'amante de Virginia Woolf. Ensuite, parce que la position que Nicolson occupe au sein de son arbre généalogique est précisément la raison d'être de son entreprise littéraire: écrivain et historienne, la sexagénaire y remonte sa lignée jusqu'à isoler sept destins de femmes singuliers. Son projet? Apporter sa réponse à cette question qu'on s'est tous posé, mystérieuse autant qu'interminable: à quoi ressemblaient nos mères, et les mères de nos mères? D'adulation, de toxicité, de jalousie, de complicité, de fusion ou d'érosion, les liens mère-fille, tissage à la fois intime et complètement universel, donnent des sagas facilement rebondissantes. A fortiori quand, à l'image de ceux qui noyautent l'histoire de la famille haute en couleurs de Juliet Nicolson, suite d'embranchements assez compliqués pour être passionnants, ils permettent de faire défiler successivement en arrière-cadre l'Espagne du XIXe siècle, le monde diplomatique de Washington DC, l'Angleterre edwardienne, la Seconde Guerre mondiale, ou le Manhattan des années 80. Rencontres, solitudes, mariages, fuites, confusions, choix, naissances, tromperies, décès et deuils: dans la famille de Juliet Nicolson comme ailleurs, les existences filent au galop. Chacune de ses héroïnes, silhouettes privilégiées nées dans un environnement aristocratique, aura cherché à s'émanciper d'une société restrictive et étouffante. Même si pas toujours avec les bonnes armes. Le lecteur assiste ainsi médusé à la mise au jour de la reproduction, plus ou moins fortement inconsciente, de certains blocages et schémas familiaux, d'étage en étage (en l'occurrence la peur du sexe, la manipulation affective ou l'alcoolisme). Terminus provisoire de la ligne, Juliet Nicolson devient le miroir rassembleur qui reflète et réagence la destinée d'êtres aveugles à leurs propres tragédies (ces mots, à l'heure d'évoquer le mariage de ses parents: "Ma mère se dirigeait vers un écueil affectif et physique dont elle n'avait pas idée."). L'un des meilleurs moments du livre, un portrait domestique émouvant et complètement inédit de Vita Sackwille-West ("On a beaucoup écrit sur elle, la romancière, poétesse, biographe, féministe, amoureuse, lesbienne, briseuse de ménage, épouse, mère, jardinière, amie. Mais elle fut aussi quatre fois grand-mère."), fait aussi la charnière vers un livre de plus en plus sensible et incarné au fur et à mesure qu'il vient logiquement rejoindre l'autobiographie de son auteure -et inévitablement renvoyer chaque lecteur à la sienne. Maillon d'une aventure qui avait commencé avant son passage sur Terre, et se terminera bien après, Juliet Nicolson fait ressentir dans les dernières pages, à travers l'évocation lumineuse de sa propre descendance, le pouvoir de transmission d'un récit cathartique, laissant filtrer quelque chose de la libération qu'il y a, à se raconter à soi-même sa propre histoire. "Scientifiquement, biologiquement, la relation d'une mère à son enfant se fonde sur l'exigence utilitaire de préserver une nouvelle vie. Mais cette définition prosaïque ne fait pas vraiment l'affaire." Le preuve: on peut aussi s'en faire tout un roman. Ysaline Parisis