Manchester by the Sea
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Manchester by the Sea DE KENNETH LONERGAN. AVEC CASEY AFFLECK, MICHELLE WILLIAMS, LUCAS HEDGES. 2 H 17. DIST: UNIVERSAL. 10 Oscar du meilleur scénario pour l'auteur-réalisateur Kenneth Lonergan, et du meilleur acteur pour Casey Affleck: Manchester by the Sea restera comme le film du retour en grâce du cinéaste new-yorkais, découvert avec le siècle à la faveur du sensible You Can Count on Me, avant de connaître son lot de galères. Objet de litiges entre le metteur en scène et la Fox, Margaret, son second long métrage, ne sortira que onze ans après le premier, amputé d'une heure encore bien, et passera largement inaperçu -46 000 dollars de recettes américaines à peine, autant dire une misère. Le genre de coup du sort à vous flinguer une carrière. C'est dire si la découverte, voici quelques mois, de Manchester by the Sea tenait du cadeau inespéré. Lonergan en situe l'action dans une petite ville portuaire de Nouvelle-Angleterre, Manchester, d'où est originaire Lee Chandler (Casey Affleck). Désormais homme à tout faire dans un immeuble de Boston, celui-ci a le regard las de ceux qui ne sont déjà plus tout à fait là. Un appel téléphonique lui apprenant la mort de son frère aîné, Joe (Kyle Chandler), vient toutefois l'arracher à son existence en creux. Et Lee de prendre la route du retour, les échos du passé tragique l'ayant séparé de sa femme Randi (Michelle Williams) tout en le condamnant irrémédiablement aux yeux de la communauté locale affleurant bientôt. Jusqu'à irriguer un présent aux contours incertains, entre l'opprobre pas même voilé d'habitants peu enclins à accueillir "Lee Chandler, the very one...", et le testament de son frère, lui confiant le tutorat de son neveu, Patrick (Lucas Hedges). Mission impossible en apparence, tant ce dernier, avec son effronterie adolescente, son groupe de rock et ses deux petites amies ignorant tout l'une de l'autre, tient du concentré de cette vie que Lee avait consacré son énergie vacillante à laisser se dérober. Mélodrame pudique, Manchester by the Sea voit Kenneth Lonergan s'imposer en maître cinéaste de l'intime (le making of proposé en bonus s'attarde sur sa méthode de travail), s'insinuant en nuances subtiles au coeur d'existences malmenées que Casey Affleck et Michelle Williams incarnent de tout leur être. Libérant des torrents d'émotions intenses, charriant culpabilité et remords, l'histoire est assurément déchirante. Il en émane aussi une paradoxale douceur, à mesure que la vie impose ses droits par-delà les blessures qui jamais ne se refermeront. Bercé par la pâle lumière de la Nouvelle-Angleterre, ce film inscrit dans la chair de l'Amérique profonde trouve là une résonance universelle, pour imprimer délicatement sa marque, indélébile et de toute beauté. Un pur chef-d'oeuvre. JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS