The Black Keys
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The Black Keys DISTRIBUÉ PAR WARNER. 6 La réussite n'est jamais chose facile à gérer pour un groupe rock. En 2011, pour la pochette d'El Camino, les Black Keys avaient ressorti une photo de leur premier van. Une Plymouth Grand Voyager seventies avec laquelle Dan Auerbach et Dan Carney avaient taillé la route lors de leurs débuts, d'arrière-salles à moitié pourries en bars louches. C'était à la fois une piqûre de rappel -le succès, les Black Keys ne l'ont pas volé, ils en ont sué- et un premier élan de nostalgie pour une époque révolue: fini la vie de crevards rock'n'roll. Le carton inattendu de leur disque précédent, Brothers, un 6e album vendu à plus d'un million d'exemplaires rien qu'aux Etats-Unis, les avait propulsés dans une autre dimension. A cet égard, El Camino fera encore mieux. Emmené par le succès grand public du single Lonely Boy, le disque se verra récompensé de trois Grammy awards. Si quelqu'un en doutait encore, les Black Keys étaient définitivement mis sur orbite, envoyés en Champion's League du rock. Les deux potes d'Akron (Ohio) le savent bien: le succès libère autant qu'il emprisonne et crispe. C'est ce que semble en tout cas indiquer Turn Blue, leur nouvel album. Faut-il faire un pas de côté pour mieux se renouveler? Ou au contraire insister et creuser le sillon? Le premier morceau de l'album (Weight Of Love) penche volontiers pour la première option. Le dernier (le rock FM sudiste de Gotta Get Away) choisit la seconde. Entre les deux, les Black Keys louvoient. Weight Of Love ouvre donc le disque. Frôlant les sept minutes, c'est le plus long morceau jamais enregistré par le groupe. Il tranche forcément avec les giclées d'El Camino. Démarrant quasi comme un morceau de Air (période Moon Safari), Weight of Love s'arque sur une basse "gainsbourgienne" avant de s'électriser petit à petit dans un crescendo dramatique, et de se conclure par une étrange outro à l'ambiance funeste. "Pour me down the drain, I disappear/ Like every honest thing I used to hear", chante Dan Auerbach. En pleine session d'enregistrement de l'album, le chanteur/guitariste a dû se démener avec une procédure de divorce. A entendre Turn Blue, plus enclin à la "mélancolie" (Bullet In The Brain, Waiting On Words), la rupture a forcément laissé des traces... Attachés à une éthique working class (et à la pudeur/manque de prétention qui vont avec), les Black Keys évitent bien de tomber dans le pathos. Des morceaux comme Fever ou It's Up To You Now filent droit, sans état d'âme. Derrière la vitre du studio, Danger Mouse est aussi là pour emmener éventuellement le duo vers d'autres pistes sonores -Fever ou In Our Prime, qui sonne presque comme du McCartney/Wings. Certes, à force d'en polir chaque angle, Turn Blue manque souvent de spontanéité -seule la batterie de Carney semble encore vouloir sortir du cadre. On peut ainsi s'agacer de voir le producteur prendre autant d'importance dans la musique du duo. Ou au contraire saluer le parti pris d'un groupe qui tente de perpétuer un format sans tomber dans l'impasse du revival vintage. Avec Turn Blue, les Black Keys s'enfoncent ainsi toujours un peu plus dans le fauteuil du groupe de rock que peuvent écouter ceux qui n'aiment pas le rock. Franchement, ce n'est déjà pas si mal. LAURENT HOEBRECHTS