Derrick abhorre la corruption comme il abhorre la médiocrité. Même les putes qu'il ne peut s'empêcher d'aller voir, il se les paie sur son salaire de policier. Et s'il avait pu nourrir les moindres doutes quant à la profondeur de la corruption de Cirillo, la taille de la maison géorgienne qu'il possède dans le quartier historique de Mount Auburn les balaie aussitôt. Derrick évite la porte d'entrée principale, se faufile dans les buissons et gagne le côté arrière. Trouve la porte de service. Comme il s'y attendait, elle a été fracturée au pied-de-biche. Derrick la pousse doucement de l'épaule et se glisse à l'intérieur.
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Derrick abhorre la corruption comme il abhorre la médiocrité. Même les putes qu'il ne peut s'empêcher d'aller voir, il se les paie sur son salaire de policier. Et s'il avait pu nourrir les moindres doutes quant à la profondeur de la corruption de Cirillo, la taille de la maison géorgienne qu'il possède dans le quartier historique de Mount Auburn les balaie aussitôt. Derrick évite la porte d'entrée principale, se faufile dans les buissons et gagne le côté arrière. Trouve la porte de service. Comme il s'y attendait, elle a été fracturée au pied-de-biche. Derrick la pousse doucement de l'épaule et se glisse à l'intérieur. C'est dans le salon qu'il trouve l'épouse de Cirillo. C'était une femme fine, la cinquantaine, plutôt jolie. Là, elle est étendue jambes écartées, robe de chambre ouverte et tête presque tranchée en deux par des balles tirées à bout portant. Derrick se place devant elle, essaie de voir où le tireur devait se tenir et regarde sur sa droite. Voit trois douilles, cuivre luisant sur le mur clair. Derrick les glisse dans sa poche, passe dans le hall d'entrée, monte à l'étage. Lou est dans la chambre de maître, elle tient le 1911 de Derrick entre ses genoux. Elle est recroquevillée sur elle-même dans un fauteuil près de la fenêtre, lèvres retroussées, dents apparentes. Derrick sent son creux se former dans sa poitrine en voyant le vide entre ses dents de devant. Il résiste à l'envie puissante de prendre son visage dans ses mains pour l'embrasser. -Pose le revolver, dit-il. -J'ai pris une balle, dit-elle d'une voix éraillée. T'as plus aucun moyen de me foutre la trouille, sale flic. Derrick voit du sang qui s'écoule par une plaie située juste au-dessus du sein gauche. -Il t'a tiré dans le nichon? Elle se mord la lèvre sous le coup de la douleur. Son menton tremble. - Bon, pose cette putain d'arme avant que je te fasse un trou dans l'autre, dit-il. Elle laisse tomber l'arme par terre. Puis elle porte sa main à sa plaie et la retire, comme si elle n'arrivait pas vraiment à y croire. Elle s'est vraiment pris une balle. Elle grimace. Du sang coule entre ses doigts et son chemisier. Derrick ramasse l'arme. Fait basculer le barillet, l'examine, le remet en place d'un claquement sec. Puis considère la plaie. - Appuie bien dessus, dit-il. Si tu pisses du sang partout, j'aurai pas d'autre choix que de t'abattre. (Il observe la pièce.) Où est-il? Elle fait un petit geste du menton en direction du lit. Puis ses globes oculaires frémissent et disparaissent dans sa tête en roulant vers le haut. Bite rougie en molle érection sous le renflement violacé de son ventre, Cirillo ne porte rien d'autre qu'un T-shirt blanc. À sa main, un gros Colt. 45 1911 bien à lui. Modèle standard de la Seconde Guerre mondiale et aussi du Vietnam. Lou n'a fait feu qu'une seule fois, mais c'était une bonne fois, en plein dans le nez. Derrick estime l'angle de tir et trouve la douille tirée par Lou. Apparemment, Cirillo a répliqué en un réflexe de mort. Son arme git sur le flanc, presque défunte, sur la paume de sa main. Derrick trouve sa douille dans la literie. Sans les douilles, les agents de la police scientifique ne pourront pas établir de correspondance entre les balles et les armes qui les ont tirées. Derrick prend le Colt dans la main de Cirillo, l'ouvre, démonte le canon, puis procède de même avec son arme à lui. Il intervertit ensuite les deux canons, remonte les armes et replace celle de Cirillo sur sa main. Si les agents de la scientifique réussissent à analyser les stries du canon sur les balles, elles les ramèneront désormais toutes à l'arme que tenait Cirillo. Il passe en revue la scène de crime. Il s'agit désormais d'un meurtre suivi d'un suicide. Il y aura la question des douilles, bien sûr, et les policiers trouveront des tas d'autres incohérences quand ils passeront les lieux au peigne fin. Mais l'hypothèse d'un meurtre suivi d'un suicide restera la plus évidente, et tout le reste passera sur le compte de l'inexpérience des enquêteurs. Après les émeutes, ni le District Attorney ni le Chef de la police ne risquent de se donner du mal pour trouver qui a tué ce stupide fils de pute. Lou s'est évanouie dans le fauteuil. Derrick la prend et la hisse sur ses épaules. Il frissonne, marmonne. Il sort en la portant avec autant de douceur qu'il le peut. BENJAMIN WHITMER EST NÉ EN 1972 ET A GRANDI DANS LE SUD DE L'OHIO ET AU NORD DE L'ÉTAT DE NEW YORK. IL A PUBLIÉ SON PREMIER ROMAN, PIKE, AUX ÉDITIONS GALLMEISTER EN 2010. IL VIT AUJOURD'HUI DANS LE COLORADO, OÙ IL PASSE LA PLUS GRANDE PARTIE DE SON TEMPS LIBRE EN QUÊTE D'HISTOIRES LOCALES, À HANTER LES LIBRAIRIES, LES BUREAUX DE TABAC ET LES STANDS DE TIR DES MAUVAIS QUARTIERS DE DENVER.TRADUIT PAR JACQUES MAILHOS