À pied d'oeuvre en ce moment (l'exposition Just for a Drop évoquée dans le Focus n°20), Emmanuel Lambion multiplie les propositions curatoriales passionnantes. Après le bureau L'Escaut, c'est un autre espace d'architecture, patrimonial celui-là, que l'intéressé investit le temps d'un dialogue entrepris quelque part entre le vide et le plein. L'endroit n'est autre que la Maison Grégoire, l'une des deux dernières maisons habitées, avec celle du collectionneur Herman Daled, que l'on doit à Henry Van de Velde. Il est donc question d'un lieu de vie effectif, ce qui n'est pas sans générer son lot de contraintes dont le commissaire d'exposition s'accommode pourtant avec beaucoup d'aisance. C'est au 292 Dieweg, une très belle villa moderniste, qu'a été...

À pied d'oeuvre en ce moment (l'exposition Just for a Drop évoquée dans le Focus n°20), Emmanuel Lambion multiplie les propositions curatoriales passionnantes. Après le bureau L'Escaut, c'est un autre espace d'architecture, patrimonial celui-là, que l'intéressé investit le temps d'un dialogue entrepris quelque part entre le vide et le plein. L'endroit n'est autre que la Maison Grégoire, l'une des deux dernières maisons habitées, avec celle du collectionneur Herman Daled, que l'on doit à Henry Van de Velde. Il est donc question d'un lieu de vie effectif, ce qui n'est pas sans générer son lot de contraintes dont le commissaire d'exposition s'accommode pourtant avec beaucoup d'aisance. C'est au 292 Dieweg, une très belle villa moderniste, qu'a été organisé le dialogue intergénérationnel entre l'artiste Fluxus japonais Shuzo Azuchi Gulliver (70 ans) et le plasticien français Marc Buchy (30 ans). De l'un à l'autre, des différences d'échelle et de stratégie marquées. Comme le laisse deviner le "Gulliver" accolé à son nom, Azuchi signe une oeuvre invasive aux prétentions d'immortalité et d'ubiquité, entre autres à travers la propagation organisée de son ADN. Pour en prendre la mesure, il faut évoquer Body Contract, un engagement remontant à 1973 par lequel l'artiste a séparé son corps en 80 morceaux différents qu'il promet de faire parvenir gratuitement, après sa mort, à tout collectionneur qui en aura fait la demande écrite selon une procédure balisée. À l'inverse, Buchy -qui, dans la foulée de l'accrochage, a acquis les cils du plasticien nippon- évolue dans le registre de l'inframince, de l'à peine visible. Pour lui également, c'est une oeuvre sollicitant le corps et son opacité qui annonce le mieux la couleur. Buchy s'est fait tatouer un grain de beauté naturaliste, une sorte de nævus, dans le haut du dos. Véritable trompe l'oeil épidermique, la pièce ne se donne qu'à l'oeil capable de le discerner. Le titre On a bienaccroché ne manque pas d'humour. À vrai dire, d'oeuvre accrochée, il n'y en a qu'une seule, une De-Time d'Azuchi, sorte de dessin d'horloge déstructuré qui se trouve en cuisine. C'est que l'intitulé est à prendre métaphoriquement, en réalité ce sont les deux protagonistes, et le commissaire, qui ont bien accroché entre eux, ne serait-ce qu'à travers le goût pour des protocoles immatériels. Les différentes oeuvres éparpillées au fil de la maison témoignent de ces convergences. Plusieurs d'entre elles marquent la rétine. On pense aux Weight Project, des sculptures éphémères intégrant des objets du quotidien -livres, bouteilles de vin, pots de fleurs...- qui reproduisent le poids exact, soit 78,2 kg, d'Azuchi. Mention également pour les deux fenêtres qui restituent l'ADN de l'artiste japonais sous forme de séquences de lettres, ainsi que les différents tableaux, mentionnant des dates de naissance effectives et de morts fantasmées, qui renvoient à On Kawara. De Marc Buchy, on pointe ce logiciel implémenté à même l'ordinateur du propriétaire de la maison. Celui-ci a pour effet de ralentir le clignotement du curseur, cette barre verticale active notamment dans le traitement de texte, à un rythme de quatorze pulsations par minute, soit celui de la respiration humaine. Remarquable est également un certain protocole de désengagement, acheté par un collectionneur, qui interdit à Marc Buchy de ne plus suivre un seul cours de danse pour le restant de sa vie. Un violent rétrécissement du champ des possibles existentiels témoignant d'une minimalisation qui questionne la stratégie maximale lui faisant face.