C'est une question qui vient immédiatement à l'esprit quand on rencontre Roger Ballen (New York, 1950): comment explique-t-il l'évolution de son travail? Sachant que sa pratique a cheminé depuis la photographie documentaire en noir et blanc vers le dessin, l'installation, la vidéo, la couleur... Comment comprendre ce glissement progressif débouchant sur une mutation profonde? Réponse de l'intéressé: " Pour en rendre compte, j'en passe par une notion propre à la géologie, celle de la "faille". La terre est composée de couches homogènes puis, sous la pression de forces, une faille advient, qui introduit une rupture. L'utilisation de la couleur est pour moi une faille de cette nature, le dessin en est une autre, la vidéo une troisième." Le tout non sans laisser planer une bonne dose de mystère, le plasticien installé à Johannesbourg insistant sur le fait qu'il était impossible " d'identifier ces forces qui me traversent". On se souviendra opportunément que géologue est le métier premier du Nord-Américain et qu'il répète souvent avoir épousé cette carrière par goût enfantin de la chasse au trésor. Ballen est un " digger", quelqu'un qui creuse inlassablement le réel jusqu'à ce que celui-ci crache ce qu'il a de plus précieux (ce qui en termes "ballenesques" signifie "de plus révélateur de la psyché humaine"). Avec beaucoup d'à-propos, l'exposition de la Box galerie propose un intéressant contrepoint, explicite quant à ce qui vient d'être avancé, à The Theatre of the Ballenesque, la proposition de la Centrale for contemporary art. Si cette dernière livre la version la plus aboutie d'un univers qui évoque Beckett, la série Outland, sur laquelle le galeriste Alain D'Hooghe a choisi de lever opportunément le voile, révèle une strate essentielle à la genèse de mises en scène actuelles.

Persona non grata

Avant Outland, deux ouvrages synthétisent le travail de Roger Ballen: Dorps (1986) et Platteland (1994). La substance de ces opus a été glanée dans l'environnement immédiat de son travail de géologue, soit l'Afrique du Sud rurale, ce no man's land déclassé qui côtoie l'extraction minière. C'est cette matière première documentaire qui va faire décoller la carrière du photographe en 1995 à Arles. Réalisé à la fin des années 90 et publié pour la première fois en 2001, Outland va permettre de prendre la mesure de ce qui obsède vraiment Ballen. Ce n'est pas le réel qui l'intéresse, mais bien les tourments de l'âme humaine que celui-ci dissimule. Pour exprimer tout cela, il fait le choix d'en passer par la mise en scène. Il procède à une théâtralisation de ses images. Les personnages sont amplifiés, hissés à un niveau paroxystique et confrontés à une animalité rampante (l'omniprésence des rats) faisant écho à l'incapacité des hommes de se tenir droit sur la terre qui les porte. But de la manoeuvre? Faire voler en éclats la "persona", cette sorte de masque identifiée par Jung que chacun revêt et qui peut conduire quelqu'un à se prendre pour celui qu'il est aux yeux des autres plutôt que pour lui-même. Bien sûr, toute cette aventure formelle s'étale sur un arrière-fond bien précis, celui d'un pays post-apartheid dans lequel un fossé infranchissable sépare les riches et les pauvres. Roger Ballen se sert de cela aussi pour enfoncer le clou de son théâtre de l'absurde.

Outland

Roger Ballen, box galerie, 102 chaussée de Vleurgat, à 1050 Bruxelles. Jusqu'au 21/12.

www.boxgalerie.be