DE JULIE OTSUKA, ÉDITIONS PHÉBUS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR CARINE CHICHEREAU, 144 PAGES.
...

DE JULIE OTSUKA, ÉDITIONS PHÉBUS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR CARINE CHICHEREAU, 144 PAGES. La scène est étouffante. Un paquebot grouillant de très jeunes filles, encore adolescentes pour la plupart, parquées dans des cabines de bateau minuscules autant que dans les couloirs cadenassés d'un fantasme d'Amérique qu'on leur a vendu par correspondance. On les appelait les "picture brides": ces Japonaises pauvres mariées et immigrées dans l'entre-deux-guerres aux Etats-Unis sur base de leur seul portrait, envoyé outre-Pacifique. De leurs futurs maris, compatriotes nippons implantés avant elles aux States, elles ne possédaient qu'un versement de dot, quelques lignes d'une lettre maladroite tentant l'autoportrait et une photo jaunie qu'elles cachaient, après l'avoir regardée 100 fois, 1000 fois, dans les manches de leur kimono rapé. Le livre de Julie Otsuka, Californienne d'origine japonaise couronnée en France par le prix Femina étranger, commence sur le pont d'un de ces bateaux partis du Japon dans les années 20. Il ne quittera plus ses passagères, manière de donner corps à un pan largement méconnu de l'histoire d'une immigration américaine en marge des visions dorées et foxtrotées des Années Folles. Au débarquement dans le port de San Francisco, les espoirs s'égratignent déjà. En lieu et place des représentants en soieries et des banquiers qu'ils prétendaient être, les filles découvrent des travailleurs pauvres, trop occupés à éponger les dégâts d'une american way of life qui tarde à venir: forains, domestiques exploités ou paysans endettés qui comptent sur leurs fraîches épouses comme sur une nouvelle main d'oeuvre docile, gratuite, imbattable. Et les jeunes femmes de se retrouver, trop pauvres ou trop dignes pour retourner au pays, deux jours à peine après leur arrivée et une nuit de noces souvent violentissime, dans des camps de travailleurs immigrés à cueillir le melon sous 50 degrés, devenues blanchisseuses ou prostituées dans les villes, voire domestiques pour de riches femmes blanches dans les banlieues, ce sans parler deux mots d'anglais. "Jamais nous ne serions venues en Amérique accomplir une besogne qu'aucun Américain qui se respecte n'eût acceptée." Cette histoire puissante d'exil, Julie Otsuka la reconduit par une narration qui fait gagner encore en force, usant de bout en bout d'une première personne du pluriel -un "nous" d'abord assez déstabilisant, mais très maîtrisé- là où la littérature historique aime traditionnellement attacher son lecteur à un protagoniste à la destinée exemplaire. Un fantasme de romancier -ne pas choisir- qui confine au virtuose: en prenant le parti de parler en leur nom à toutes, Otsuka donne à soupeser leur nombre. Très vite, à tourner les pages, on a littéralement la sensation d'entendre ces vies de femmes, chaque ligne débordant de leurs visages en empilement, de leurs voix en surenchère, mêlées, extensibles, polyphoniques. Une sensation de cacophonie qui monte, vertigineuse, un peu hypnotique qui se clôt sur un silence assourdissant -le livre se termine au lendemain du bombardement de Pearl Harbor, quand l'opprobre tombe comme un couperet sur les communautés nippones à peine implantées. Ecrit, incarné et vécu aux USA, Certaines n'avaient jamais vu la mer ne cesse de dispenser -beauté calme de l'acceptation, poétique de la disparition- une esthétique ultra japonaise. Avec, dans ses meilleures pages, une poésie âpre et déchirante qui n'est pas sans invoquer celle des plus grands, Ôé Kenzaburo ou Akira Yoshimura en tête. YSALINE PARISIS