Je parlais au téléphone avec une jeune femme parisienne le jour de l'attentat à Charlie Hebdo, en janvier 2015. Nous étions sous le coup de l'émotion, impossible de ne pas évoquer l'événement, et sans être particulièrement proches, nous ne cessions de revenir sur les temps terribles que nous vivions, quelle époque, quel malheur, quel avenir. La connaissance avait lâché: "On sait bien que cela arrive partout. Mais quand ça arrive ici, chez nous, à Paris (elle avait détaché les deux syllabes), c'est terrible." Je me souviens, j'avais été froissée, un peu, j'avais fait hum hum, mais ce n'est pas trop mon genre de me mêler des questions d'actualité et nous avions repris le fil de la conversation. En mon for intérieur, j'avais pensé à cet attentat au Musée juif qui avait eu lieu quelques mois plus tôt à Bruxelles, c...

Je parlais au téléphone avec une jeune femme parisienne le jour de l'attentat à Charlie Hebdo, en janvier 2015. Nous étions sous le coup de l'émotion, impossible de ne pas évoquer l'événement, et sans être particulièrement proches, nous ne cessions de revenir sur les temps terribles que nous vivions, quelle époque, quel malheur, quel avenir. La connaissance avait lâché: "On sait bien que cela arrive partout. Mais quand ça arrive ici, chez nous, à Paris (elle avait détaché les deux syllabes), c'est terrible." Je me souviens, j'avais été froissée, un peu, j'avais fait hum hum, mais ce n'est pas trop mon genre de me mêler des questions d'actualité et nous avions repris le fil de la conversation. En mon for intérieur, j'avais pensé à cet attentat au Musée juif qui avait eu lieu quelques mois plus tôt à Bruxelles, chez nous, et qui, chez elle, appartenait probablement au "partout". Pour tout dire, j'y pensais précisément parce qu'il avait eu lieu chez moi, à l'entrée d'une institution qui m'était familière, dans une rue que j'empruntais régulièrement. J'aurais pu penser à l'Afghanistan, au Mali, au Moyen-Orient: cela n'aurait jamais relevé que de l'empathie un peu vague, même si sincèrement sincère, qu'on éprouve pour nos frères humains. Il est un thérapeute que j'aime écouter en conférence. Il a un don pour raconter les histoires, il répète souvent les mêmes, cela fait partie de son charme. Il en est une que j'affectionne particulièrement. Il raconte qu'à ses débuts, écoutant ses premiers patients, menant ses premières thérapies, il souffrait beaucoup: "J'ai mal, j'ai mal pour eux, je voudrais les aider, prendre un peu de leur peine à ma charge", expliquait-il à un confrère plus expérimenté. Le confrère l'emmena dans un magasin: "Tu chausses du combien?" Il demanda à la vendeuse une paire de mocassins deux tailles trop petites, l'offrit au jeune homme: "Porte-les pendant une semaine et tu comprendras." Le thérapeute progressa dans sa pratique. Désormais la douleur, la vraie, il l'éprouvait en lui, pour ses pieds entravés, c'est là qu'il avait mal: il venait de trouver la bonne distance pour s'occuper de ses patients. Le 22 mars 2016, c'est arrivé chez nous, en notre sein, et quand je dis chez nous, ce n'est même pas chez moi, pas chez mes proches, pas chez des connaissances. C'est arrivé dans ma ville, dans des lieux où j'aurais pu être, que je peux me figurer, où je suis repassée depuis, une violence inouïe, inouïe aussi parce que désinvolte, des images affreuses, des bruits de sirènes dans les rues, pas à la télévision, des sms qui demandent et alors? ça va? t'es où? Il ne s'agit plus d'altruisme, de "conscience du monde", ces questions compliquées, morales, politiques, qui font aussi, il faut bien le dire, le sel de nos dîners. Les attentats chez nous sont venus bousculer notre ordre du monde. On ressent autrement quand s'estompe la distance. Soudain c'est notre tour. Soudain ce qui était dans l'air s'incarne. On est à l'intérieur, attrapés, on a notre mot à dire. Notre mot à dire? Il est triste, sonné, silencieux. Ce jour-là je participais à une table ronde sur la nécessité de la littérature. Nous nous sommes interrompus. Que peut la littérature quand la mort frappe? Nous avons rejoint la place de la Bourse à quelques pas de là. Les pre-mières personnes arrivaient. Elles regardaient autour d'elles, cherchant un visage, une parole auxquels se raccrocher. Comme nous, elles étaient hagardes. Elles écrivaient des phrases de deuil, dessinaient à la craie des formes, des fleurs, des peace sur le sol. Nous avions désormais à marquer notre propre ville puisque les attentats étaient arrivés chez nous. Je pensais à ce mot de Flaubert, cette phrase si souvent citée qui dit l'identification, l'engagement, l'empathie de l'auteur pour son héroïne: "Emma Bovary, c'est moi." Que sommes-nous capables d'éprouver quand ce n'est pas nous qui avons mal? Née en 1973, Nathalie Skowronek est l'auteure de deux romans, Karen et moi et Max, en apparence, ainsi que d'un essai, La Shoah de M. Durand. Elle vient de publier Un monde sur mesure aux éditions Grasset.