Le livre, ce produit de luxe. On savait déjà, par son prix moyen (treize ou quatorze euros l'album "normal") et ses méthodes de diffusion (l'album plutôt que le périodique, qui permettait, lui, de produire à petits prix), que la bande dessinée essentiellement franco-belge a depuis trop longtemps cessé d'être populaire -à peu près 70 % de la population ne passe jamais les portes d'une librairie! On sait désormais qu'elle est carrément devenue, parfois, un véritable produit de luxe, réservé aux happy few fréquentant certaines boutiques. Un produit, surtout, ca...

Le livre, ce produit de luxe. On savait déjà, par son prix moyen (treize ou quatorze euros l'album "normal") et ses méthodes de diffusion (l'album plutôt que le périodique, qui permettait, lui, de produire à petits prix), que la bande dessinée essentiellement franco-belge a depuis trop longtemps cessé d'être populaire -à peu près 70 % de la population ne passe jamais les portes d'une librairie! On sait désormais qu'elle est carrément devenue, parfois, un véritable produit de luxe, réservé aux happy few fréquentant certaines boutiques. Un produit, surtout, capable de véhiculer une image de chic et de classieux à la mesure des sacs à main ou des mallettes de voyage qui ont fait de la maison Louis Vuitton l'une des marques les plus influentes et bankable du monde, elle-même devenue la première marque du groupe LVMH et du milliardaire Bernard Arnault, qui en est le propriétaire depuis 1989. Si on n'a jamais été invité chez lui pour tailler le bout de gras, on parie quand même qu'il a placé sur sa table basse, comme dans ses magasins, quelques exemplaires de ses Louis Vuitton Travel Books, rares et chers, mais évidemment pas dénués ni de beauté, ni d'intérêt. À 45 boules le carnet de croquis, ce serait dommage. Cela fait en réalité plus de 20 ans que la marque diffuse des Carnets de voyage Louis Vuitton, réservés pour l'essentiel à sa clientèle. Le concept -exercice on ne peut plus classique pour les dessinateurs- correspondant parfaitement aux valeurs prônées par le maroquinier (voyage, luxe et artisanat). Ces Carnets de voyage sont devenus récemment des Travel Books, appellation plus worldwide, à la maquette élégante et entièrement repensée. On y avait déjà vu Nicolas de Crécy croquer Mexico, Brecht Evens immortaliser Paris, Lorenzo Mattotti dessiner le Viêtnam ou Jirô Taniguchi réinterpréter Venise. Quatre nouveaux opus viennent s'y ajouter ce mois-ci, toujours en confrontant un auteur renommé à un lieu où on ne l'attend pas. Le Chinois Li Kunwu s'invite ainsi à Cuba et l'Américain Miles Hyman à Rome. On a surtout retenu et admiré le travail de Thomas Ott pour sa singularité: là où les autres multiplient les couleurs chatoyantes, le Suisse, lui, ne modifie en rien son goût pour la noirceur du dessin et des âmes, en se baladant neuf jours durant sur la fameuse route américaine, de Chicago à Santa Monica, avec ses cartes à gratter. Une technique -on y gratte, sur fond entièrement noir, des traits blancs à l'aide d'un cutter- qui tranche et qui fournit, de fait, de magnifiques et sombres illustrations d'un certain rêve américain. Pour ceux qui voudraient ajouter du luxe au luxe, on signalera l'existence, pour chaque Travel Book, d'une édition limitée à 30 exemplaires, numérotés, signés et encore plus classieux.