Sommes-nous armés pour le béton? Indubitablement, car nos yeux ne perçoivent plus ces structures qui opèrent à leur guise. Elles nous contrôlent avec notre assentiment, faisant ressembler le monde à un labyrinthe froid et désolé. Il nous faut donc le travail d'un voyant pour que nous nous arrêtions sur ce qui nous arrête. La nouvelle exposition de Michel Couturier (Liège, 1957) à la galerie de Jacqu...

Sommes-nous armés pour le béton? Indubitablement, car nos yeux ne perçoivent plus ces structures qui opèrent à leur guise. Elles nous contrôlent avec notre assentiment, faisant ressembler le monde à un labyrinthe froid et désolé. Il nous faut donc le travail d'un voyant pour que nous nous arrêtions sur ce qui nous arrête. La nouvelle exposition de Michel Couturier (Liège, 1957) à la galerie de Jacques Cerami embrasse cet environnement calcaire figé dans lequel l'être humain semble toujours de trop. Ce paysagisme à la fois déprimant et opprimant, le plasticien l'exprime selon deux modes de représentation -le dessin et la photographie- qui se parlent. On retient en particulier les dessins sur papier au pastel sec. Ces grandes compositions de 2 m sur 1,25 m figurent des pylônes d'où affleurent de suppliantes tiges de métal. Ces masses d'outre-noir que prolongent des ramifications-moignons se découpent sur des fonds gris travaillés au chiffon et à la main qui laissent entrevoir des empreintes de doigts (une rassurante généalogie). Totalement muets -ils ne font valoir aucun titre, ne se revendiquent que d'une technique-, ces volumes douloureux hurlent pourtant l'absurdité du monde. En les voyant, on ne peut s'empêcher de penser à Alberto Giacometti, qui en 1961 avait conçu un arbre semblablement atrophié pour l'existentiel décor de En attendant Godot, la pièce de Samuel Beckett. Il reste qu'avec ces agencements calcifiés et calcinés, Couturier laisse planer un doute salutaire, celui d'une bouffée d'oxygène aux contours d'utopie. Pour ce faire, le plasticien ayant représenté la Belgique à la Biennale de Venise (1986) renvoie le regardeur vers La Maman et la Putain de Jean Eustache en suggérant la possibilité d'un avenir alternatif. Et si ces colonnes fissurées étaient la vision d'un monde ultérieur en passe de se débarrasser de sa gangue concentrationnaire?