On ne changera pas la Berlinale, le plus ouvert sans doute des grands festivals de cinéma, le plus "chercheur" et le plus curieux de l'état du monde autant que de celui du 7e art. Avec une présence de l'Est proche (les pays de l'ex-bloc communiste) qu'explique l'Histoire de la ville, et qui a cette année offert à la Compétition son Ours d'Or avec le film roumain Pozitia Copilului (Child's Pose). Une oeuvre de valeur, représentative des qualités d'une cinématographie déjà plusieurs fois reconnue -à Cannes notamment- mais aussi du climat global d'une Berlinale pas précisément marquée par un grand optimisme...
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On ne changera pas la Berlinale, le plus ouvert sans doute des grands festivals de cinéma, le plus "chercheur" et le plus curieux de l'état du monde autant que de celui du 7e art. Avec une présence de l'Est proche (les pays de l'ex-bloc communiste) qu'explique l'Histoire de la ville, et qui a cette année offert à la Compétition son Ours d'Or avec le film roumain Pozitia Copilului (Child's Pose). Une oeuvre de valeur, représentative des qualités d'une cinématographie déjà plusieurs fois reconnue -à Cannes notamment- mais aussi du climat global d'une Berlinale pas précisément marquée par un grand optimisme... Le film de Calin Peter Netzer respecte l'approche formelle assez minimaliste marquant le cinéma roumain de ces dernières années, celui dont les festivals internationaux ont fait la jus- te renommée. Child's Pose est d'abord le double portrait de famille d'un homme adulte mais immature et d'une mère possessive (extraordinaire Luminita Gheorghiu) sous la coupe de laquelle il vit encore. C'est aussi une plongée fascinante dans une réalité sociale où la corruption est extrêmement banalisée: après que son fils eut renversé et tué un enfant, au volant de sa voiture, la maman terrible pourra faire échapper son rejeton à toute poursuite, en utilisant le poids de son argent face à la famille très modeste de la jeune victime. Un récit implacable, révoltant, aux effets narratifs parfois trop appuyés mais dont la force a su convaincre le jury présidé par Wong Kar Wai. Lequel a conservé le regard tourné vers l'Est européen pour primer doublement un film qui était devenu pour beaucoup le favori à l'Ours d'Or. Epizoda U Zivotu Beraca Zeljeza (An Episode in the Life of an Iron Picker) a obtenu tout à la fois le Prix du Jury et l'Ours de la meilleure interprétation masculine pour Nazif Mujic. Ce dernier n'est pas comédien. Il est ferrailleur dans un village de Bosnie profonde, et a failli perdre son épouse quand -faute d'assurance- cette dernière, victime d'une fausse couche, fut refusée par plusieurs hôpitaux alors même qu'elle risquait de mourir. Un fait divers qui a ébranlé Danis Tanovic, l'ex-étudiant de l'INSAS à Bruxelles qu'avait révélé son Oscar du meilleur film étranger pour No Man's Land, voici une dizaine d'années. Tanovic a demandé à Nazif, à sa femme et à ses enfants, de rejouer devant la caméra ce qu'ils avaient vécu. Une course contre la montre et contre l'injustice bouleversante d'intensité, dénonçant un scandale auquel l'origine rom des protagonistes n'est pas étrangère... Ces deux oeuvres élues en tête de palmarès ont en commun, outre une forme radicale (statique et glaciale chez le Roumain, mouvante et chaleureuse chez le Bosniaque), d'exposer l'injustice sociale à travers un fait divers et ses conséquences. Selon que vous serez puissants ou non... Le cinéma se colletant avec rage mais aussi inspiration à une réalité révoltante, telle celle combattue par un jeune agriculteur russe exproprié à la suite de magouilles d'une ferme qu'il finira par défendre, les armes à la main, dans le puissant Dolgaya Schastlivaya Zhisn (A Long and Happy Life), au titre cruellement ironique. Injustice encore dans les nombreux films de la Sélection officielle évoquant l'enfermement, avec souvent le poids de la religion dans le collimateur. A commencer bien sûr par l'oeuvre clandestine d'un Jafar Panahi, privé de sa liberté et de son droit de filmer par les barbus de Téhéran. Son Pardé (Closed Curtain) a reçu le Prix du meilleur scénario. Cet exercice de style en huis clos forcé, entièrement situé dans une maison et exprimant entre humour et gravité la frustration de Panahi ("Comment puis-je encore créer alors que ma matière première, la réalité, m'est désormais hors de portée?"), aurait pu prétendre à plus. Même conjugués au passé, les enfermements dénoncés par La Religieuse et Camille Claudel 1915 nous parlent presqu'aussi directement. Le film de Guillaume Niclouxoffre à Pauline Etienne un rôle de jeune fille du XVIIIe siècle, condamnée par les siens au couvent qu'elle refuse pourtant, faute de vocation. Bruno Dumont évoque pour sa part le sort tragique de la sculptrice, ex-élève et amante de Rodin, soeur aussi et surtout d'un Paul Claudel que cette même religion, qui porte son écriture, pousse à maintenir Camille dans l'enfermement d'un asile d'aliénés où elle croupira durant des décennies avant d'y mourir. Juliette Binoche est déchirante en Camille Claudel, tout comme Pauline Etienne touche juste en Suzanne de Diderot. L'une comme l'autre auraient pu recevoir un Prix d'interprétation féminine que n'a pas volé pour autant Paulina Garcia, l'actrice chilienne d'un des rares films optimistes de la Compétition, Gloria, sur une quinquagénaire se libérant des contraintes d'une vie que la société réduirait volontiers au rôle de mère et de retraitée... Deux autres films sur l'enfermement méritent d'être cités. W Imie (In the Name of) de Malgoska Szumowska, sur un curé polonais homosexuel cherchant à réprimer des pulsions de plus en plus difficiles à contenir. Et Paradies: Hoffnung d'Ulrich Seidl, dernier volet d'une trilogie s'achevant sur le séjour d'une adolescente dans un centre de traitement contre l'obésité où elle tombera amoureuse d'un médecin de 40 ans son aîné... Le cinéma américain était bien présent à la Berlinale, avec des films signés de réalisateurs vedettes comme Steven Soderbergh, Gus Van Sant et Richard Linklater. Mais si Side Effects est un thriller psychiatrique remarquablement mis en scène, Promised Land un honnête film engagé contre les risques de l'exploitation (polluante) du gaz de schiste, et Before Midnight une suite agréable aux aventures du couple Ethan Hawk -Julie Delpy, la seule oeuvre un peu originale de la sélection US était le... remake d'un film islandais! Chronique des rapports de deux hommes travaillant dans une forêt isolée où un incendie a tout détruit, Prince Avalanche aura valu, à la surprise à peu près générale, l'Ours d'Argent de la mise en scène à David Gordon Green. Le cinéma français, lui, est reparti bredouille, même s'il offrit au tapis rouge berlinois ses trois stars majeures: Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Juliette Binoche. Et les Belges? Pauline Etienne a suscité les éloges pour La Religieuse, et le film de Felix van Groeningen The Broken Circle Breakdown a dominé la section Panorama en y remportant le Prix du public... quelques heures après avoir reçu celui du Meilleur film européen remis par le jury du Label Europa Cinema. Une double récompense significative, pour un film parlant d'amour, de sentiments. Un sujet habitant aussi la petite perle de la Compétition officielle, Nobody's Daughter Haewon, signé avec une délicatesse extrême par le Coréen Hong Sangsoo. Lequel eut mérité de figurer au palmarès avec son évocation aussi sobre que touchante des amours hésitantes d'une étudiante en cinéma de Séoul avec un de ses professeurs, réalisateur de métier. Mais la chose eut été très surprenante, venant d'un jury qui a voulu -assez logiquement- privilégier un cinéma socialement significatif et dénonciateur d'injustice. Le film de Hong Sangsoo restera néanmoins comme le coup de coeur d'une Berlinale qui s'est achevée dans une hilarité libératrice avec la projection de The Croods, aventure préhistorique irrésistiblement drôle et pur régal d'animation en 3D! TEXTE LOUIS DANVERS, À BERLIN