"Benoît est incroyable. Pour moi, c'est l'un des meilleurs chefs-opérateurs en activité." Le compliment est de Harmony Korine, réalisateur de Spring Breakers, un film qui, s'il portait assurément la griffe du cinéaste, ne reposait pas moins sur le style, tout en explosions fluo pour le coup, de Debie. En une bonne dizaine d'années -son premier long métrage, Irréversible, remonte à 2002 -, le chef-opérateur belge a su imposer une patte n'appartenant qu'à lui. Vinyan, Enter the Void, The Runaways ou, aujourd'hui, Lost River, de Ryan Gosling, en attendant Every Thing Will Be Fine, de Wim Wenders: un bref aperçu de sa filmographie est à cet égard éloquent, traduisant la singularité de sa vision, qualité qui lui vaut d'être aujourd'hui reconnu des deux côtés de l'Atlantique. Mais si son parcours prend désormais des accents largement américains, lui ne se départit pas pour autant d'une modestie non feinte, qui assure: "Jamais, je n'aurais espéré être là où je suis maintenant. Je n'en reviens toujours pas, tant il me semble improbable que l'on vienne chercher un Belge pour faire un film à Hollywood. I...

"Benoît est incroyable. Pour moi, c'est l'un des meilleurs chefs-opérateurs en activité." Le compliment est de Harmony Korine, réalisateur de Spring Breakers, un film qui, s'il portait assurément la griffe du cinéaste, ne reposait pas moins sur le style, tout en explosions fluo pour le coup, de Debie. En une bonne dizaine d'années -son premier long métrage, Irréversible, remonte à 2002 -, le chef-opérateur belge a su imposer une patte n'appartenant qu'à lui. Vinyan, Enter the Void, The Runaways ou, aujourd'hui, Lost River, de Ryan Gosling, en attendant Every Thing Will Be Fine, de Wim Wenders: un bref aperçu de sa filmographie est à cet égard éloquent, traduisant la singularité de sa vision, qualité qui lui vaut d'être aujourd'hui reconnu des deux côtés de l'Atlantique. Mais si son parcours prend désormais des accents largement américains, lui ne se départit pas pour autant d'une modestie non feinte, qui assure: "Jamais, je n'aurais espéré être là où je suis maintenant. Je n'en reviens toujours pas, tant il me semble improbable que l'on vienne chercher un Belge pour faire un film à Hollywood. Ils ont plein de chefs-opérateurs là-bas, alors pourquoi moi? A chaque fois, je suis surpris. Mais c'est cela qui est bien également: l'envie est toujours présente. Dans ce métier, rien n'est jamais acquis: ce n'est pas parce que je tourne aujourd'hui que je travaillerai encore dans cinq ans."Rien, pour tout dire, ne prédestinait Benoît Debie à devenir directeur de la photographie, lui qui confie, dans le jardin de sa maison forestoise, n'avoir jamais été particulièrement cinéphile. Un test d'orientation, à l'heure de choisir des études supérieures, le conduit dans une école de cinéma: "Je suis allé à une journée portes ouvertes de l'IAD, à Louvain-la-Neuve, et le déclic s'est produit: c'était exactement ce que je voulais faire. Et si, au départ, j'hésitais entre le son et l'image, ma passion pour la photographie m'a poussé vers la seconde." Son cursus terminé, Debie suit d'abord une filière classique, à savoir qu'il se retrouve assistant caméra sur deux longs métrages, Babylone, de Manu Bonmariage, et Je pense à vous, des frères Dardenne, pour décider aussi sec que ce n'est pas son truc. "On ne devient pas chef-opérateur à 22 ans, mais assistant, en soi, c'est très technique. Je ne me voyais pas faire cela pendant dix ans, alors que j'avais plus envie de faire de l'artistique que de la technique." Direction la télévision, et plus précisément RTL-TVi, où il se retrouve rapidement... chef-opérateur -"J'ai eu la chance que c'était une télé jeune", sourit-il. Bossant à l'occasion à Canal +, il y croise la route de Fabrice Du Welz, avec qui il tourne bientôt le court métrage Quand on est amoureux, c'est merveilleux, posant là les jalons de sa carrière cinématographique et d'une collaboration qui les verra enchaîner Calvaire et Vinyan, le duo s'étant reformé récemment le temps de Colt 45. La suite, on lui laisse le soin de la raconter: "Gaspar Noé a vu le court de Fabrice qui passait en avant-programme de son premier long métrage, Seul contre tous, lors d'une projection au Mirano. Il est venu me trouver, en me disant qu'il trouvait le film génial. Il aimait l'image, et six mois plus tard, il m'appelait pour tourner Irréversible, qui a été mon tremplin."De fait, si Irréversible marque les esprits, il impose aussi le style de Benoît Debie, et notamment le fait de travailler sans lumière de cinéma -"Gaspar voulait pouvoir filmer à 360°. Il m'a interdit d'utiliser un projecteur cinéma pour deux raisons: il ne voulait pas avoir de projecteurs partout, mais il voulait aussi garder un look très "naturaliste", et raconter un fait divers. J'ai réalisé qu'on pouvait éclairer un film avec rien, ou fort peu de choses, et qu'il s'agissait juste de réfléchir à comment le faire" -précepte qu'il continue d'appliquer aujourd'hui, de Spring Breakers en Lost River, puisque Irréversible a eu le don de lui ouvrir les portes de l'Amérique. Tenant d'une lumière tout en contrastes -"Pour Benoît, le noir c'est une couleur", soutient Gaspar Noé-, Debie reste aussi viscéralement attaché à la pellicule, au point de convaincre Ryan Gosling de délaisser la caméra digitale qu'il avait acquise pour Lost River. "Il y a un côté organique que je ne retrouve pas en digital. Et une texture, un grain, les peaux sont jolies, les couleurs sont belles", objective-t-il. Ses choix témoignent encore d'un penchant pour un cinéma volontiers radical: "Si on me propose 35 scénarios et que je ne vais en faire que deux, c'est comique, mais je choisis toujours les films les "moins bien" payés, les plus arty. Quand j'ai fait le film de Ryan, j'ai renoncé à un gros projet américain. Il y avait un truc que j'aimais dans son film, et j'avais envie d'avoir une complicité avec lui. Ce qui m'attire, dans les films indépendants, c'est la richesse d'un metteur en scène, mais aussi le fait que je vais avoir beaucoup plus de liberté, artistiquement, que dans un film de studio, où il y aura un cahier des charges à respecter. Ce qui ne signifie pas pour autant que je ne vais pas en faire." Et d'évoquer, pour conclure, le cas de Get the Gringo, où il lui fallut composer avec les desideratas d'un Mel Gibson qui n'entendait pas s'exposer à un soleil mexicain susceptible, sans doute, de lui faire de l'ombre, et imaginer une technique lumière en conséquence. "C'était ça, ou quitter le film..."; et un défi n'étant peut-être pas pour lui déplaire, lui qui assure: "Si je refais la même chose, je m'ennuie..."TEXTE Jean-François Pluijgers