Dans le foisonnement que connaît la pensée italienne depuis deux générations, les noms à avoir émergé avec le plus de force sont sans doute ceux de Giorgio Agamben, Massimo Cacciari, Antonio Negri, Franco Berardi, Roberto Esposito et Remo Bodei. Mais ils sont loin d'être les seuls. À égalité avec eux, Paolo Virno, dont l'oeuvre est traduite par les éditions de l'Éclat, élabore depuis plusieurs décennies un trav...

Dans le foisonnement que connaît la pensée italienne depuis deux générations, les noms à avoir émergé avec le plus de force sont sans doute ceux de Giorgio Agamben, Massimo Cacciari, Antonio Negri, Franco Berardi, Roberto Esposito et Remo Bodei. Mais ils sont loin d'être les seuls. À égalité avec eux, Paolo Virno, dont l'oeuvre est traduite par les éditions de l'Éclat, élabore depuis plusieurs décennies un travail dont l'exigence n'a d'égale que la prodigieuse limpidité -teintée, souvent, d'une ironie de vieil Européen qui en a trop vu. De Opportunisme, cynisme et peur (1991) à L'Usage de la vie (2016), de Grammaire de la multitude (2002) à Essai sur la négation (2016), il s'agit d'un travail qui a placé en son centre une obsession renouvelée pour le langage et sa manière d'inscrire la pensée dans le corps des êtres humains. Avoir creuse encore cette obsession, en se focalisant sur un seul mot, si ordinaire que nous ne l'apercevons presque plus: "avoir". La place que le verbe "être" a reçu dans l'Histoire de la philosophie occidentale est telle que "avoir", qui l'accompagne pourtant comme son ombre, appartient désormais au groupe vague des mots un peu ridicules -quand ils ne signalent pas une reddition à l'ordre honni de la propriété. "Avoir", pour nous, fait penser à l'avare M. Scrooge de Dickens: il est le verbe des cupides et des capitalistes -là où "être" indiquerait un accord avec notre nature véritable. Pour Virno, pourtant, rien n'est moins vrai. Car s'il est possible d'"avoir" des biens, on "a" d'abord un corps, une histoire, des sensations, des souvenirs, un cerveau, des idées ou les yeux bleus. Ce qu'on "a", loin de se limiter au rang des possessions matérielles, est ce qui indique ce que l'on "est" -mais un être qui ne se laisse plus considérer comme un tout compact, en accord avec soi-même. Car si on est ce qu'on a, ce qu'on a n' est pas ce qu'on est. Il n'en faut pas moins pour faire exploser toute la philosophie de l'être.