Dans un monde qui va mal, révéler que l'art a mauvaise conscience relève presque du pléonasme. Il suffit d'ouvrir les yeux: la pratique artistique n'a eu de cesse d'être instrumentalisée au cours de ces dernières années. Qu'il s'agisse de problématiques environnementales, voire de questions sociétales, un grand nombre d'initiatives se sont employées à dessiner une bonne conscience au domaine plastique. Loin de ces suspectes tentatives de justification, Béatrice Balcou (1976, Tréguier) déploie un travail empathique s'attachant aux oeuvres d'autres artistes. Rencontrée dans son atelier en 2016, la Française en expliquait la genèse en faisant le récit d'une anecdote vécue un an plus t...

Dans un monde qui va mal, révéler que l'art a mauvaise conscience relève presque du pléonasme. Il suffit d'ouvrir les yeux: la pratique artistique n'a eu de cesse d'être instrumentalisée au cours de ces dernières années. Qu'il s'agisse de problématiques environnementales, voire de questions sociétales, un grand nombre d'initiatives se sont employées à dessiner une bonne conscience au domaine plastique. Loin de ces suspectes tentatives de justification, Béatrice Balcou (1976, Tréguier) déploie un travail empathique s'attachant aux oeuvres d'autres artistes. Rencontrée dans son atelier en 2016, la Française en expliquait la genèse en faisant le récit d'une anecdote vécue un an plus tôt à New York. " J'étais allée voir la Frick Collection, non loin de Central Park. Dans une petite pièce, il y avait une magnifique peinture flamande. Celle-ci était accompagnée d'une copie à la valeur nettement inférieure, du moins aux yeux du marché. Les teintes et les drapés étaient grossiers. Pourtant, d'autres éléments compensaient cet état de choses. D'abord, cette toile avait été achetée par la fille du collectionneur qui entendait prolonger par là l'oeuvre du père. Ensuite, cette copie témoignait du travail de l'un de ces peintres itinérants qui faisaient voyager les tableaux des grands maîtres. Il y a une certaine beauté à refaire l'oeuvre de quelqu'un d'autre. Plutôt que se focaliser sur l'aspect d'ersatz, je préfère envisager cette réplique comme une merveilleuse façon d'accompagner l'original, d'en prolonger la temporalité. " Porter son attention sur, accompagner l'oeuvre d'un autre artiste choisie par ses soins, voilà comment on pourrait résumer le projet artistique de Béatrice Balcou, qui, dans la foulée, entend " faire réfléchir le visiteur sur l'aspect consommateur de son regard". Au coeur d'une société traversée par des flux incessants d'images, Balcou fait émerger des situations et des dispositifs qui permettent de faire naître " des moments privilégiés de contemplation". Pour ce faire, l'intéressée signe notamment des " oeuvres placebos" qui sont des tirages mais le plus souvent des copies, généralement en bois, d'oeuvres de plasticiens tels que Ann Veronica Janssens, Nina Beier ou Rodney Graham. But de la manoeuvre? L'apprentissage des gestes qui ont donné lieu à la naissance des pièces en question. Se calquant sur l'esprit des cérémonies de thé nipponnes, la plasticienne conçoit également à partir de ces placebos des performances manipulatoires qui portent le nom d' Untitled Ceremony. Au cours de celles-ci, il est question d'accompagner le regard des personnes présentes afin de faire émerger une "exposition" au sens plein du terme. Pas la chance de calquer sa visite sur l'un des happenings? Qu'à cela ne tienne, l'approche est d'autant plus remarquable qu'elle se goûte aussi aisément avec rituel que sans. En l'absence de l'artiste, les différentes formes, fils et autres objets minuscules font travailler l'imagination à plein régime -logique quand on sait que la non-présence hante l'oeuvre de cette danseuse de formation. C'est d'autant plus vrai qu'une série de mails affichés au mur raconte la redoutable précision -au millimètre près!- avec laquelle la Française questionne ses pairs sur leur production. C'est ce millimètre qu'il convient d'ériger comme nouveau standard du regard posé sur l'oeuvre d'art.