Nils Frahm

"Spaces"
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"Spaces" DISTRIBUÉ PAR ERASED TAPES. 8 La musique ambient est-elle soluble dans le live? De prime abord, le pari n'est franchement pas gagné. Parce que le genre est nourri d'électronique, et qu'il s'est taillé ainsi une réputation de musique sophistiquée et hyperclean, à la précision quasi clinique. Cela tient aussi à son essence même, du moins si l'on en reprend la définition de Brian Eno: une musique de fond, qui doit être aussi intéressante que transparente, se fondant dans le décor. Soit tout l'inverse d'une situation de concert... Avec Spaces, le jeune pianiste berlinois Nils Frahm (1982) a pourtant pris le risque de proposer un disque live. Une heureuse surprise: élaboré à partir d'une trentaine d'enregistrements de concert, répartis sur deux ans et mélangeant anciens et nouveaux morceaux, l'album est épatant. Peut-être parce qu'il s'éloigne des canons du genre. L'intéressé préfère lui-même parler de "field recording", rapport à ces chercheurs de sons/anthropologues qui descendent sur le terrain pour capter les bruits et chansons du quotidien. Frahm a également étudié John Cage. Avec sa célèbre partition blanche 4'33'', le géant américain de la musique contemporaine avait montré que le silence n'existait pas réellement. Nils Frahm l'a bien intégré, faisant entendre les bruits de la salle. Sur Spaces, on entendra donc les applaudissements, les bruits de chaises qui couinent, les quintes de toux dans le public, voire une sonnerie de gsm. Frahm en a même fait un morceau: Improvisation For Coughs And A Cell Phone... C'est aussi une preuve d'humour -là aussi pas forcément la première qualité attribuée à ce genre de musique expérimentale, souvent vue comme austère. Comme son nom l'indique, Toilet Brushes par exemple est joué à l'aide de brosses de toilette (John Cage à nouveau)... Dès le départ, Spaces commence aussi par un morceau intitulé An Aborted Beginning: un court essai dub rapidement... avorté, ponctué par les rires dans la salle. Le geste montre également les différentes influences de Frahm, qui fricote aussi bien avec le jazz qu'avec la musique électronique ou le classique. Disque foncièrement sentimental, Spaces peut par exemple se faire percussif, intégrer des voix (le KeithJarrethien Hammers), ou glisser des nappes de synthés énormes au milieu du pointillisme du piano (For). L'un des sommets hypnotiques du disque, Said and Done, démarre ainsi par une tournure à la Steve Reich, motif martelé à l'infini, jusqu'à ce qu'une ligne mélodique vienne y glisser son spleen. Chaque seconde des 9'39 que dure le morceau semble à sa place, utile et nécessaire. Cela pourrait être une définition du minimalisme. C'est tout l'inverse. Said and Done fait dans l'emphase, cascade élégiaque de notes qui rince l'oreille telle une pluie tropicale. Soit une certaine idée de la béatitude... LAURENT HOEBRECHTS