La fille a gueulé: "Il n'y pas d'Histoire, seulement un récit de l'Histoire", et Georges a répondu: "Salope!" avant de se mettre à mitrailler. Oui, je savais qu'il gardait un vieux MAT 49 en souvenir d'une prise d'otage qui a mal tourné. Il s'exerçait avec sur la statue de Robespierre. Georges, c'est un ancien gendarme mobile qui a fait une dépression à la mort de sa mère. Il tâche de ne pas perdre la main, pour le jour où ils débarqueront. Qui? Les Russes, les islamo-gauchistes... Les ennemis de la France, quoi. Il a suivi les manifs antiracistes, il savait qu'ils viendraient. La nuit, entre deux rondes, il se plante devant les infos en continu. "Il faut savoir comment pense l'ennemi", soi-disant c'est un conseil du maréchal. J'en sais rien, lequel, il y a des tas de maréchaux là-dedans. Et des rois tarés, des affameurs du peuple, des tortionnaires, des collabos, des dictateurs amis, tout notre patrimoine de héros déchus, les répudiés, les frappés d'indignité nationale: le grand ménage péri...

La fille a gueulé: "Il n'y pas d'Histoire, seulement un récit de l'Histoire", et Georges a répondu: "Salope!" avant de se mettre à mitrailler. Oui, je savais qu'il gardait un vieux MAT 49 en souvenir d'une prise d'otage qui a mal tourné. Il s'exerçait avec sur la statue de Robespierre. Georges, c'est un ancien gendarme mobile qui a fait une dépression à la mort de sa mère. Il tâche de ne pas perdre la main, pour le jour où ils débarqueront. Qui? Les Russes, les islamo-gauchistes... Les ennemis de la France, quoi. Il a suivi les manifs antiracistes, il savait qu'ils viendraient. La nuit, entre deux rondes, il se plante devant les infos en continu. "Il faut savoir comment pense l'ennemi", soi-disant c'est un conseil du maréchal. J'en sais rien, lequel, il y a des tas de maréchaux là-dedans. Et des rois tarés, des affameurs du peuple, des tortionnaires, des collabos, des dictateurs amis, tout notre patrimoine de héros déchus, les répudiés, les frappés d'indignité nationale: le grand ménage périodique de l'Histoire de France finit là-dedans. Certaines statues ont une valeur artistique, alors on ne les fond pas. À mon arrivée, il me les a présentées une par une: "Voilà monsieur Thiers, qui nous a sauvés des communards", et à Pétain: "Mon maréchal, voici le nouveau gardien de nuit". Comment? Bien sûr qu'il leur parle. Il n'a pas d'autre famille. Il en prend soin, il les fait reluire. Vous n'imaginez pas la poussière là-dedans, il y a des soirs où on étouffe. Et interdiction de les déplacer, tout doit rester exactement au même endroit. "Les choses sont là où elles doivent être, et sinon, la police est là. " Moi, je disais oui à tout, j'avais besoin de ce boulot. Et puis, honneur ou honte de la France, les statues finiront par rouiller pareil, pas vrai? Comme la France, d'ailleurs... Non, rien. Par contre, j'ignorais qu'il avait tout piégé, juré. Alors, quand le grand Black a marché sur le fil et que Gallieni lui est tombé dessus, j'ai tout de suite compris qu'il fallait me tirer. Jambes broyées, le Black hurlait à la mort. Quelqu'un a protesté: "C'est une action symbolique!" Qu'est-ce que j'en sais? Ils voulaient tout barbouiller de faux sang ou chier sur la tête à Colbert. Une fille a crié: "Nous prenons possession des statues au rebut au nom de..." Georges l'a interrompue: "Au rebut, mon cul! Ces statues ont toujours été ici et le resteront!" Bien sûr qu'il y croit! Il doit s'imaginer que c'est Vercingétorix qui les a mises là, ou le Bon Dieu lui-même. Et le septième jour Il créa les statues des grands hommes... Je veux, qu'il est croyant! Et les Faidherbe, Bugeaud et autres massacreurs coloniaux qui arrivent discrètement depuis le début des manifs, vous croyez que ça le ferait réfléchir? La fille a répondu: "Nous ne nous reconnaissons pas dans la mémoire des dominants", un truc de féministes, et Georges a rétorqué: "Vous niez notre passé parce que vous détestez ce que nous sommes." C'est là qu'elle a parlé du récit de l'Histoire. Franchement, tout ça pour des symboles? Parce que les statues, entre nous, qui s'y intéresse, à part les pigeons? Elles sont là-haut, elles cachent le ciel, elles nous écrasent. D'ailleurs, qui les choisit? Pas moi! On devrait les interdire, tout simplement. En sortant, j'ai vu un punk la tête éclatée par une rafale et deux intellos qui vidaient un sac à dos..." -Georges Poustacrouille!, crie l'officier dans son porte-voix. Rends-toi! À l'intérieur, la fusillade a cessé. Les journalistes convoqués par les antiracistes ont l'air déçu: on leur avait promis du spectacle. Par intermittence, le faisceau d'une lampe torche balaie les fenêtres. -Qu'est-ce qu'il fait? -Le ménage. Il déteste le désordre. Alors du sang sur ses statues... Soudain, une explosion secoue le hangar. Les fenêtres volent en éclats, un bâton de maréchal au bout d'un bras en bronze vient s'écraser à leurs pieds. -Ce sont des terroristes, ils font sauter les statues! -Vous n'aurez pas de mal à les remplacer. Les monuments aux salauds, c'est pas ça qui manque... -Elles appartiennent à la France. La propriété, c'est sacré! On y va, les gars! Et que quelqu'un s'occupe de cet anarchiste! Balayette, plaquage ventral, étranglement. Un genou sur sa gorge. On lui passe les menottes. De sa position, il ne voit que les bottes des flics monter à l'assaut de l'Histoire de France. De la bataille des symboles, il ne connaîtra pas l'issue: le bâton de maréchal en bronze cache le hangar à sa vue. D'ailleurs, il s'en fout. Il essaie tant bien que mal de respirer.