"La liberté est à l'artiste ce que l'eau est au poisson: un élément vital. " C'est la formule utilisée par Asghar Farhadi quand on lui demande ce qu'il pense de l'interdiction de tourner imposée à son collègue Jafar Panahi. Le grand triomphateur de la 61e Berlinale n'a pas craint de se solidariser publiquement avec son aîné d'abord jeté en prison, puis frappé d'une interdiction de filmer durant 20 ans. Certes, il se garde de toute déclaration radicale comme en faisait le réalisateur du Cercle et de Sang et or. S...

"La liberté est à l'artiste ce que l'eau est au poisson: un élément vital. " C'est la formule utilisée par Asghar Farhadi quand on lui demande ce qu'il pense de l'interdiction de tourner imposée à son collègue Jafar Panahi. Le grand triomphateur de la 61e Berlinale n'a pas craint de se solidariser publiquement avec son aîné d'abord jeté en prison, puis frappé d'une interdiction de filmer durant 20 ans. Certes, il se garde de toute déclaration radicale comme en faisait le réalisateur du Cercle et de Sang et or. Son nouveau film a non seulement reçu l'autorisation de tournage (Panahi s'en passait parfois, filmant quasi clandestinement), mais il a eu les honneurs d'une sortie en Iran. La preuve que la censure locale est moins intelligente que le public, auquel Farhadi destine une £uvre " qui pose des questions, en laissant chacun apporter ses réponses". Ne pas imposer son opinion est un souci majeur du cinéaste iranien, dont le film n'en montre pas moins le gouffre existant entre classes moyennes éduquées, libérées du poids de la tradition, et classes populaires frustrées, dominées par une religion qui intervient dans chaque aspect de leur existence. La " séparation" du titre n'est pas seulement celle du couple au centre du récit, c'est aussi celle de "classes sociales parvenues au-delà d'un dialogue possible, avec des valeurs divergentes et des aspirations contradictoires. " " Au plus réaliste est votre approche de la sphère intime, poursuit le réalisateur , au plus cette dernière laisse apparaître la société, ses questionnements collectifs dans lesquels s'inscrivent les interrogations de chacun d'entre nous." L'exil? Farhadi ne veut pas y penser. Même s'il passe du temps en Europe. Même s'il séjournait à Berlin quand l'idée de Nader et Simin, une séparation lui est venue, et l'a fait rentrer au pays pour tourner cette histoire fermement ancrée dans la réalité iranienne. " Je suis conscient des limites -religieuses, notamment- tolérables pour ceux qui décident d'autoriser ou non un film, explique-t-il , mais des contraintes imposées aux artistes peut naître une force plus grande encore, puisqu'il faut savoir ruser, repousser les limites, conquérir patiemment une liberté d'expression qui ne va pas toujours de soi..." Pour ceux qui n'auraient pas encore compris, et avec un sens de la métaphore on ne peut plus persan, Asghar Farhadi confie en souriant: " Il y a des boxeurs dont la tactique est de faire de grands gestes, d'attaquer tout le temps, d'occuper l'espace du ring et d'user l'adversaire. Et puis il y en a d'autres qui sont moins spectaculaires, qui savent esquiver et attendre leur heure, puis qui frappent soudain et vous mettent KO d'un coup bien placé. Je fais partie de la seconde catégorie..." l LOUIS DANVERS