Pascale V

Elle répond à une première question sur sa couleur préférée. Le bleu. A la seconde interrogation, elle sourit et replonge dans sa peinture. Elle n'a jamais entendu la troisième. Pascale (A), 20 ans lors de notre rencontre en cet été 1994, a refermé l'écoutille étanche de son monde clos, son sous-marin à elle, l'autisme (1). La jeune fille se penche maintenant sur le portrait qu'elle attaque au sol avec un bataillon de pastels. Sa méthode: interpréter des couvertures de magazine féminin, faire venir une Inès de la Fressange (2) dans son dessin, exagérer son déhanchement, grossir sa bouche en offrande nègre et rose, transformer la (supposée) perfection physique en une autre fulgurance organique. Pascale Vincke est autiste mais son talent supplante la maladie: quand elle dessine, elle ne fait plus de crises, s'apaise et retrouve un langage avec le monde qui vit à l'extérieur de ses troubles. Ce langage, bien sûr, c'est la peinture. Et celle-là impressionne: Pascale ne se contente pas de réinterpréter les images fashion pêchées dans les revues, elle invente son propre style, quelque part entre la douceur de Picasso période bleue et les figures déchirées d'Egon Schiele. Sans aucun doute, elle n'a jamais entendu parler ni de l'un, ni de l'autre. Quand on la quitte, on reste impressionné par la beauté et la singularité de son travail. Quatre ans après cette rencontre, Pascale arrête de peindre et retourne à la lourdeur de l'autisme brut: les issues de secours, sa brillante peinture, se sont - définitivement? - refermées.
...

Elle répond à une première question sur sa couleur préférée. Le bleu. A la seconde interrogation, elle sourit et replonge dans sa peinture. Elle n'a jamais entendu la troisième. Pascale (A), 20 ans lors de notre rencontre en cet été 1994, a refermé l'écoutille étanche de son monde clos, son sous-marin à elle, l'autisme (1). La jeune fille se penche maintenant sur le portrait qu'elle attaque au sol avec un bataillon de pastels. Sa méthode: interpréter des couvertures de magazine féminin, faire venir une Inès de la Fressange (2) dans son dessin, exagérer son déhanchement, grossir sa bouche en offrande nègre et rose, transformer la (supposée) perfection physique en une autre fulgurance organique. Pascale Vincke est autiste mais son talent supplante la maladie: quand elle dessine, elle ne fait plus de crises, s'apaise et retrouve un langage avec le monde qui vit à l'extérieur de ses troubles. Ce langage, bien sûr, c'est la peinture. Et celle-là impressionne: Pascale ne se contente pas de réinterpréter les images fashion pêchées dans les revues, elle invente son propre style, quelque part entre la douceur de Picasso période bleue et les figures déchirées d'Egon Schiele. Sans aucun doute, elle n'a jamais entendu parler ni de l'un, ni de l'autre. Quand on la quitte, on reste impressionné par la beauté et la singularité de son travail. Quatre ans après cette rencontre, Pascale arrête de peindre et retourne à la lourdeur de l'autisme brut: les issues de secours, sa brillante peinture, se sont - définitivement? - refermées. Voilà, c'était il y a une quinzaine d'années dans un grand loft improvisé au centre de Bruxelles: le Créahm ( Créativité et Handicap Mental) y organisait une semaine de travail entre artistes professionnels et déficients mentaux. Il y avait des trisomiques et des autres, des garçons et des filles entre 20 et 60 ans, qui faisaient du dessin cromagnon ou de la peinture lumineuse. Pascale et ses camaïeux éblouissants mais aussi Daniel Sterckx (1965) dont les rondeurs obsessionnelles forment des aliens débarqués d'une Papouasie imaginaire (B). Ou encore Lynette Ricker (1932), petite dame qui malaxe les couleurs pétantes dans un monde de lutins et de figures dédoublées. Véronique Chapelle, actuelle directrice du Créahm Bruxelles - arrivée dans l'organisation en 1987 -, définit le cadre d'un travail particulier: " En 1979, un peintre liégeois, Luc Boulangé, éducateur dans un centre pour personnes handicapées mentales, a pensé les faire peindre. Le Créahm était né, partant de l'idée qu'il y a autant d'artistes chez les handicapés mentaux que dans le reste de la population. Les gens qui viennent à nos ateliers ont un désir fort, certains découvrent leurs capacités à 40 ans. L'idée du Créahm est de ne pas être juste un centre occupationnel mais aussi de découvrir des talents." Dans le vaste étage d'un bâtiment à Forest, l'atelier de ce début janvier s'est arrêté, vaincu par la météo et le crash du chauffage. Mais des centaines de peintures de toutes sortes, de gravures, encadrées ou pas, tapissent le grand espace silencieux. Il y a tous les genres, de couleurs, de formes, d'intentions, mais chaque pièce semble avoir été l'objet d'une forte envie de créer. Dans ce fatras, on repère 2 gravures encadrées: en noir et blanc, elles évoquent des poupées martiennes ou des tribus inconnues. Toujours cette idée de voyage, d'ailleurs, d'univers bis. L'auteur en question est Pascal Duquenne (C), le De Niro des trisomiques, décrochant avec son comparse Daniel Auteuil Le prix d'interprétation masculine à Cannes en 1996 pour Le huitième jour. L'événement est considérable puisqu'il consacre à la fois le talent et la différence. Quatorze ans plus tard, Pascal Duquenne - né en 1970 - est toujours une vedette et un ket atypique, un rigolo qui rêve beaucoup aux filles. Médiatisé, vedettarisé, singularisé: " il aime être applaudi", selon Véronique du Créahm dont il fréquente régulièrement l'atelier gravure. " Et il faut un peu le pousser à travailler." Peut-être, mais le symbole Duquenne, loin de s'éteindre, a ouvert la reconnaissance aux handicapés. Pas seulement dans les actes visibles - sa mère a créé une asbl supportant des appartements autonomes pour personnes assistées -, mais aussi dans la façon dont son image de jeune homme jovial a déminé un certain nombre de préjugés. Acteur (il passe dans Mr Nobody), musicien, danseur, Pascal D impressionne aussi par ses gravures. Si l' Avatar de James Cameron fascine tant par son biotope de créatures différenciées, on peut franchement se laisser aux images de Duquenne et de ses comparses: à elles seules, elles dessinent une planète magique. Si un téléfilm récent comme Les Poissons Marteaux - prod franco-belge avec des handicapés venus du Créahm -peut passer en prime time sur la RTBF et France 2, c'est peut-être aussi, indirectement, grâce à Jean Dubuffet (1901-1985). Peintre, sculpteur, plasticien français, Dubuffet est un homme en colère. Il trouve la peinture de ce début de XXe siècle engluée dans ses académismes. En regardant ses £uvres (www.duffubetfondation.com), on est frappé par leur parenté avec la production façon Créahm. Délire de couleurs sans fin, naïveté et férocité des traits qui évoquent aussi l'enfance (de l'art). Après une première période néo-classique qualifiée de préhistoire (1917-1936), Dubuffet nourrit ses toiles de plus en plus de détails, comme si chaque millimètre carré se devait d'être membre anonyme d'un puzzle tentaculaire qui file le vertige absolu: son Cabinet lologique des années 1967-1969 aurait certainement pu être créé par l'un du Créahm ou d'un autre atelier du genre en Belgique francophone. C'est que dans son parcours pictural, Dubuffet fait une rencontre viscérale et fulgurante, l'art brut. Le terme est de lui: employé une première fois en 1945, il désigne la production"réalisée par des non-professionnels de l'art, indemnes de culture artistique £uvrant en dehors des normes esthétiques convenues". En grande partie des personnes en asile psychiatrique mais aussi des originaux frappadingues comme le Facteur cheval (1836-1924), un authentique postier français qui passera 33 ans de sa vie à construire un délirant Palais idéal où les influences architecturales indiennes, hindoues et baroques forment un monumental étalage de stucs, aujourd'hui classé monument historique (3). En voyant l'un des aliénés qui impressionnèrent durablement Dubuffet, le Suisse Adolf Wölfli (1864-1930)(4), on comprend que cette filiation à l'art brut qui a déjà un siècle bouleverse sa perception de la création. Dubuffet, qui voue un culte à Wölfli, aurait aimé Art & marges, l'actuelle expo bruxelloise qui confronte le travail d'artistes pros et outsiders. Dans un espace de la rue Haute, on voit comment des £uvres d'artistes établis (Max Ernst, Panamarenko) sont revues et transformées par leurs collègues de la marge (D). C'est à la fois culotté, loufoque et déconcertant. Douze exemples et autant de surprises. Suffit d'observer comment cette Vierge de la miséricorde, relique en bois datée de la fin du XVe, est transformée, totemisée, kidnappée par la Sénégalaise Seyni-Awa (E). Si ces gens sont en dehors de la normalité, c'est aussi parce qu'ils saisissent des choses invisibles à nos yeux. La place - cette irréductible ennemie -nous manque pour détailler l'initiative futée d'un centre wallon, La Hesse à Vielsam, responsable d'une formidable opération commando-crayon. A l'initiative de sa quadra-en-chef, Anne-Françoise Rouche, ces géants ateliers installés dans une ancienne caserne ardennaise ont invité en résidence des dessinateurs/peintres de belle réputation - la bande belge de Frémok entre autres - pour bourlinguer 2 semaines durant avec les artistes handicapés locaux. Le résultat fait l'objet d'un livre, Match de catch à Vielsam, paru il y a quelques mois (F). C'est juste, épatant, onirique. Parfois remarquable, comme le duo Thierry Van Hasselt et Richard Bawin. Moderne ou post-moderne, chacune des 5 histoires du livre (sans compter les bonus) montre à sa manière comment la créativité n'a pas de frontières mentales. Anne-Françoise: " Il y a chez ces handicapés une liberté, une spontanéité, une facilité que je n'ai jamais vues nulle part ailleurs. Les héritiers de Dubuffet, réclament une créativité dans la lignée de l'aliénation, de personnes mentalement ou socialement marginalisées: nous partons d'un autre contexte, de gens qui ont davantage une structure sociale, une culture - même si c'est Johnny ou la Star Academy - mais qui redonnent une certaine aventure à l'art. On défend l'idée que les personnes handicapées ont autant à apporter que les autres: ils sont sincères, n'ont pas de plan de carrière, pas de jalousies, pas de notion d'enrichissement personnel. Si seulement, on pouvait changer le regard des gens..."(1) l'autisme est un trouble du développement, plus ou moins sévère, qui affecte notamment les capacités de langage et de communication. (2) mannequin en vogue des années 80/90. (3) à Hauterives dans la Drôme, www.facteurcheval.com (4) www.adolfwoelfli.ch A visiter: . Musée Art & Marges, expo Liaisons insolites jusqu'au 21/2, www.artenmarge.be . Regards dans l'art hors normes du 4/2 au 7/3 au Château de Seneffe, www.chateaudeseneffe.be . Le Créahm tient un stand à l' Affordable Art Fair à Tour & Taxis du 5 au 8/2, www.affordableartfair.be . Collection de l'art brut, Lausanne, Suisse, www.artbrut.ch A lire: . Match de catch à Vielsam, www.cec.lahesse.be . Liaisons insolites-Dialogues à propos de l'art outsider, Éditions Tandem, www.artenmarge.be A écouter: . L'un des groupes de La Hesse: www.myspace.com/wonkinnywhite Texte Philippe Cornet