Le livre s'ouvre sur un gouffre. Un de ceux où l'on chute, immanquablement, après les obsèques d'un proche qu'on a veillé patiemment, quand il luttait au corps-à-corps contre une tumeur plus puissante que lui. Mais dès lors que tout courage s'est désormais évanoui, que faire?
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Le livre s'ouvre sur un gouffre. Un de ceux où l'on chute, immanquablement, après les obsèques d'un proche qu'on a veillé patiemment, quand il luttait au corps-à-corps contre une tumeur plus puissante que lui. Mais dès lors que tout courage s'est désormais évanoui, que faire? Il s'agira désormais pour l'autrice de circonscrire le glioblastome, cette maladie qui l'a privée d'une mère, ce monstre semblable à " [une] araignée aux longues pattes, [...] Une orange. Une algue visqueuse". Elle va sonder en profondeur tous ceux qu'il impacte. D'abord les soignants du service des maladies du système nerveux central à la Salpêtrière pour tâcher d'y voir plus clair dans ce chemin de ronces. Ensuite les groupes d'accompagnement des aidants familiaux, ces héros intimes qui, comme elle l'a hélas elle-même expérimenté, ont un rôle si indispensable et un statut si injustement précaire et peu reconnu légalement. Enfin les patients eux-mêmes, pris tour à tour dans les rets d'une lucidité terrifiante et d'hallucinations nébuleuses. Car l'" Himalaya du cancer" n'épargne aucun de ceux qui luttent à flanc de paroi et touche jusqu'au langage, aux souvenirs, aux rêves et à la réalité intrinsèque de chacune de ses proies. Dans la chambre 311, on se demande à propos de l'IRM: " Est-ce qu'on voit mes idées noires?" De lit en lit, ce sont pourtant autant de fulgurances poétiques, d'élans vitaux qui surnagent, vrais remparts contre l'engloutissement: des enfants imaginaires nommés Papor ou Straugus; des éclats de rire avec l'anesthésiste; des crêpes ou des vermicelles qu'on voudrait manger là, tout de suite ou des poulets qui vous sautent sur la tête. S'il y a, dans ce récit en fragments alternés, un point d'ancrage éminemment personnel, le propos, à la fois pudique et amplifié par un vous d'adresse, révèle une tonalité aussi juste qu'universelle. Qui d'entre nous n'aura pas un jour à accepter l'inéluctable concernant un être aimé qui lui est arraché trop tôt? Qui, face à l'inacceptable, n'a pas cherché à s'enfouir dans un cocon adoucissant de mots? Ce qui est nommé reste en vie est donc de ces livres de garde qu'on placera à raison à côté de La Voix sombre de Ryoko Sekiguchi (P.O.L) dans notre bibliothèque de réconfort, notre cellier des jours de ressac. De ces textes qui n'occultent en rien les plus douloureux chagrins, mais qui, littérature faisant, les transcendent. De ces coeurs qui continuent à battre dans l'hypernuit et par-delà les pages.