Moins connu que d'autres Anversois -Zita Swoon et a fortiori dEUS, Dez Mona avale, depuis sa création en 2003, tou-tes sortes de musiques et d'influences: du cabaret brechtien, du jazz vintage, de la pop humide et des giclées de noir romantisme à la Nick Cave/Leonard Cohen. Il en retire un jus puissant et opiacé, entre hypnose sonore et thérapie contagieuse, poussant certaines audaces au-delà des us et coutumes rock. Quand le duo de base de Dez Mona accepte de raconter "son"Anvers et celle de ses amis de l'Escaut, il fixe rendez-vous au bobo Café Vitrin de la Marnixplaats, au sud de la ville. Nicolas, contrebassiste à barbe ancestrale, et Gregory Frateur, chanteur miraculeux, tous deux la trentaine, partagent un thé au gingembre et une vue pigmentée de la récente saga anversoise. Issu d'une famille bourgeoise d'entrepreneurs, Nicolas a étudié l'Histoire et laissé tomber son poste d'assistant universitaire en période médiévalele jour où Dez Mona a fait ses premières crises d'acné musicale: "Anvers a été prospère par son statut de port international. Elle a été un moment une forteresse et c'est exactement le chemin qu'elle est occupée à reprendre, après 90 années (...) de pouvoir socialiste. La ville a commencé à changer dans les années 80: ici, dans ce quartier de la Marnixplaats, il n'y avait que des bordels, le théâtre du Bourla était une ruine. La ville a suivi un double chemin: à la fois plus ouverte, plus dynamique, plus progressiste mais aussi plus "propre". Comme à New York ou à Cologne, on l'a nettoyée, un peu trop." Nicolas a acheté une maison, où il a installé sa copine comédienne, son fiston Titus, et son studio, du côté de Berchem, quartier où cohabitent plusieurs communautés immigrées:"Pendant longtemps, parler de l'immigration a été un tabou, mais on sait aujourd'hui qu'il faut cinq ou six générations pour changer une histoire commune. Comme par hasard, ce sont les banlieues d'Anvers, Deurne, Wilrijk ou Berchem, qui ont contribué à élire Bart De Wever, pas le centre-ville. De Wever ...

Moins connu que d'autres Anversois -Zita Swoon et a fortiori dEUS, Dez Mona avale, depuis sa création en 2003, tou-tes sortes de musiques et d'influences: du cabaret brechtien, du jazz vintage, de la pop humide et des giclées de noir romantisme à la Nick Cave/Leonard Cohen. Il en retire un jus puissant et opiacé, entre hypnose sonore et thérapie contagieuse, poussant certaines audaces au-delà des us et coutumes rock. Quand le duo de base de Dez Mona accepte de raconter "son"Anvers et celle de ses amis de l'Escaut, il fixe rendez-vous au bobo Café Vitrin de la Marnixplaats, au sud de la ville. Nicolas, contrebassiste à barbe ancestrale, et Gregory Frateur, chanteur miraculeux, tous deux la trentaine, partagent un thé au gingembre et une vue pigmentée de la récente saga anversoise. Issu d'une famille bourgeoise d'entrepreneurs, Nicolas a étudié l'Histoire et laissé tomber son poste d'assistant universitaire en période médiévalele jour où Dez Mona a fait ses premières crises d'acné musicale: "Anvers a été prospère par son statut de port international. Elle a été un moment une forteresse et c'est exactement le chemin qu'elle est occupée à reprendre, après 90 années (...) de pouvoir socialiste. La ville a commencé à changer dans les années 80: ici, dans ce quartier de la Marnixplaats, il n'y avait que des bordels, le théâtre du Bourla était une ruine. La ville a suivi un double chemin: à la fois plus ouverte, plus dynamique, plus progressiste mais aussi plus "propre". Comme à New York ou à Cologne, on l'a nettoyée, un peu trop." Nicolas a acheté une maison, où il a installé sa copine comédienne, son fiston Titus, et son studio, du côté de Berchem, quartier où cohabitent plusieurs communautés immigrées:"Pendant longtemps, parler de l'immigration a été un tabou, mais on sait aujourd'hui qu'il faut cinq ou six générations pour changer une histoire commune. Comme par hasard, ce sont les banlieues d'Anvers, Deurne, Wilrijk ou Berchem, qui ont contribué à élire Bart De Wever, pas le centre-ville. De Wever a joué d'une politique qui consiste à effrayer les gens." Gregory Frateur, qui a grandi dans le salon de coiffure paternel à Boom, à 15 km d'ici, précise: "Je vis là depuis onze ans et ne me suis jamais senti menacé. C'est clair: l'art peut souligner la beauté et les choses positives de la vie, la nécessité de comprendre l'autre. Si on ferme la porte d'Anvers, d'où viendra le bonheur? J'ai l'impression que l'histoire se répète." A quelques centaines de mètres de la Marnixplaats, on se retrouve à la Bouwmeestersstraat, chez Stijn Dierckx, peintre de son état. Son rez-de-chaussée jouxte le local du Vlaams Belang, une synagogue et un coin turc "où les courses coûtent deux fois moins cher". Le grand mix de toute façon. Dans un amas de toiles qui évoquent Francis Bacon ou le Flamand Michaël Borremans (1), Stijn trimballe une allure de Marlon Brando jeune. Le brandy est à portée de main, dans une atmosphère nicotinée où cet autre trentenaire peint, notamment, des visages de la culture anversoise insérés dans des cadres, comme des icônes de passage enfermées dans le présent. Avec Gregory Frateur, Stijn continue à faire la bamboula le long de l'Escaut, mais l'humeur a changé. Stijn: "Je suis surpris que les gens pensent que De Wever pourrait avoir une solution à la crise et, bien sûr, je regrette la décision de la démocratie. Mais je crois à la dialectique des choses et pense qu'il va vite foirer parce que jouer sur la peur reste une drôle d'idée à propager! Ma peinture n'est pas une déclaration politique mais, d'une certaine manière, je parle de gens prisonniers." La pièce s'échauffe, Nicolas et Gregory dévisagent les toiles de Stijn, et ses visages habités. Entre eux trois, de l'électricité et un esprit commun. "Le lien entre moi, Dez Mona et d'autres Anversois est là, on a des buts et des énergies similaires, c'est-à-dire, en toute modestie, essayer de créer de la beauté et des rencontres." Chez Coffee & Vinyl, 45 Volkstraat, on vend du plastique vintage et divers drinks, dont du café. Toujours flanqué des deux Dez Mona, on y retrouve leur pote, Pieter Theuns, grand type à rouflaquettes chargé d'un impressionnant théorbe, luth XXL créé en Italie à la fin du XVIe siècle. Cet instrument et d'autres tout aussi décalés, ont nourri l'album Saga sorti en 2011: Pieter et d'autres musiciens y entourent Dez Mona explorant le baroque et l'opéra. Pieter est anversois "de la banlieue sud" et, comme la plupart des interlocuteurs de ce papier, grandement bilingue et pas deweveriste pour un sou. "Oui, Anvers a déjà changé, mais on va vivre pendant six ans (durée du mayorat, ndlr) toutes les caractéristiques d'une "hype", d'un marketing très bien fait qui séduit de la Côte au Limbourg. Le bourgmestre de Gand a comparé la démarche de De Wever à l'ambiance de 1933 en Allemagne, la NVA a bien compris qu'on était au-delà de la crise... "Anvers est comme une copine compliquée, un peu chiante, mais capable, dans ses bons jours, de faire tourner la tête. Nicolas Rombouts: "Le centre-ville a été beaucoup travaillé par le bourgmestre (socialiste) Patrick Janssens, il y a eu un vrai changement ces dix dernières années, mais il n'avait pas encore eu le temps de s'attaquer aux banlieues. La culture a davantage un rôle philosophique que politique, ici comme ailleurs, c'est une fenêtre sur la réalité. De Wever peut beaucoup casser dans Anvers, par exemple la mobilité en poussant un projet de viaduc qui boosterait la voiture plutôt que le vélo, diminuer le financement de l'art, l'argent qui va à De Singel ou au Bourla, mais aussi aux petites institutions de Borgerhout (quartier fortement métissé, ndlr). " Alors que l'échoppe où nous sommes distille du Gainsbourg sixties, en français bien sûr, Pieter conclut: "La culture sert à rassembler et De Wever divise les gens. Je me demande ce que va devenir le slogan de la ville, "Anvers appartient à tout le monde"..."La Groenplaats est déjà en pré-allumage de Noël: les marchandises customisées font rougir les vitrines. Au milieu de la place, sous l'oeil de Rubens, vieille star flamande, une vingtaine de personnes se réchauffent autour d'une tente en mixant cake et potage. Un mec tout en barbe et cheveux nous explique: "C'est une organisation liée à Occupy Antwerp, inspirée par le mouvement de Wall Street. J'avais écrit quelques colonnes sur le sujet dans De Morgen mais cela ne me semblait pas suffisant, il fallait passer à une action plus directe dans une ville qui compte jusqu'à 25 % de pauvres et qui pratique désormais la tolérance zéro par rapport aux clochards." L'homme à forte pilosité s'appelle Jeroen Olyslaegers, il est né en 1967 à Mortsel et s'est parfois vu baptiser "het enfant terrible" de la littérature flamande. "Cette pauvreté est dégueulasse, il faut une révolution des consciences, il faut que le coeur parle. Ecoute, je suis écrivain, j'ai de l'argent, pas beaucoup, mais je me sens d'une certaine manière protégé par rapport aux "vrais pauvres" que je rencontre. Mais si je n'avais pas réussi à acheter une maison il y a quelques années, pour laquelle je rembourse 350 euros par mois, je serais peut-être comme ce radiologue venu ici un samedi et qui est aujourd'hui à la rue. Cette pauvreté provoque l'isolement de l'âme et dépasse les partis politiques. D'ailleurs, De Wever ne sera à son poste de bourgmestre qu'en janvier, ce n'est pas lui qui a décidé de l'actuelle tolérance zéro." Stef Kamil Carlens (Zita Swoon) et Tom Barman (dEUS) sont sympathisants du mouvement et pourraient débarquer un de ces quatre pour jouer quelques chansons sur la Groenplaats. Entretemps, Elise Caluwaerts (2), jolie trentenaire, illustre bien le casting de la protestation, au-delà du rock: cette chanteuse d'opéra qui bosse de Bruxelles à Berlin n'a pas oublié que "Verdi a payé la moitié de la révolution italienne (...) et qu'on a tendance à oublier le lien entre culture et politique alors que l'art est l'âme de la société. S'il n'y avait pas Wim Vandekeybus ou Anne Teresa de Keersmaeker, qui connaîtrait la Flandre à l'étranger?" Dans le dernier clip de Dez Mona, l'élégant-provoquant Suspicion, Elise joue le rôle d'une noyée. L'esprit inspiré y verra une métaphore du sort de la culture dans le grand bain NVA.A l'écoute de Jeroen et d'Elise, Nicolas Rombouts et Gregory Frateur approuvent. Nicolas: "On se sent solidaires de tout cela, on considère qu'Occupy Antwerp et ce rassemblement de la Groenplaats sont des actes citoyens. Même si notre musique n'est pas un positionnement politique, personnellement, on veut réagir!" N'empêche, le premier morceau du nouvel et cinquième album de Dez Mona (A Gentleman's Agreement) est un sacré coup de gueule, enroulé autour d'une rythmique tendue, presque graveleuse, qui tranche avec l'idée (usurpée) de formation propre sur soi. A ce stade-ci, il faut préciser que le Dez Mona 2012 compte quatre musiciens en dehors de Nico et Greg: ensemble, ils fabriquent un son communautaire chaud et abrasif, d'une inspiration que ne renieraient pas les Bad Seeds de Monsieur Cave. "Soon est une protest-song universelle, une chanson en colère et qui accuse: on vit dans une société très riche et on est trop paresseux que pour former sa propre opinion. Il y a quand même cette phrase "Why don't we stand up?"", précise Frateur, amateur de gospel et d'anecdotes bibliques. Et puis, histoire de renvoyer la vieille bête (immonde?) dans son abribus, il précise: "On ne croit pas à Bart De Wever et à ses capacités de changement."Nicolas complète: "Gregory ne peut plus monter sur les tables des cafés d'Anvers pour chanter, quand tu vas au Trix (club rock anversois, ndlr), tu es sûr d'avoir un contrôle de police dans les environs, mais d'une certaine manière, tout va redevenir plus underground, donc plus inspirant. Tu sais comme moi que chaque contre-révolution amène sa révolution, non?" Grand soir à suivre. (1) IL A RÉALISÉ LA POCHETTE DU VANTAGE POINT DE DEUS EN 2008. (2) VOIR SON SITE WWW.ELISECALUWAERTS.COM ?DEZ MONA EST EN CONCERT LE 18/12 À L'ANCIENNE BELGIQUE, WWW.ABCONCERTS.BE ET WWW.DEZMONA.COM, CD A GENTLEMAN'S AGREEMENT CHEZ PIAS.TEXTE ET PHOTOS PHILIPPE CORNET