"Je ne suis pas sûr que Rubens aurait apprécié le rapprochement", lance un visiteur de Rubens and His Legacy, la dernière exposition de la Royal Academy of Arts. Saturée d'ironie, la remarque contient également une bonne louche d'euphémisme tel qu'aiment à le manier les Britanniques. A voir sa mine débectée, il y a fort à parier que si l'on pouvait se glisser à l'intérieur du cerveau de ce sexagénaire bon teint, on tomberait sur un jugement plus radical concernant le Suffolk Bunny de Sarah Lucas. Le verdict se situerait quelque part entre "disgusting", "shocking" et "horrible". Il faut dire que la proposition n'est pas anodine. C'est même un pari audacieux qu'a risqué la vénérable institution londonienne en dédiant à une série d'échos contemporains la dernière salle du parcours consacré au maître flamand. Le Suffolk Bunny de la Young British Artist Sarah Lucas est en l'occurrence une poupée informe, affublée de collants bleus, qu'un serre-joint rive à une chaise. Faut-il considérer la juxtaposition comme un blasphème esthétique? Tout le monde n'est pas de cette avis. Un couple comme on n'en trouve qu'en Grande-Bretagne ne voit pas les choses de cette façon. Lui -le fils, sans doute- est vêtu d'un blouson de cuir noir et de grosses boucles ornent ses oreilles. Elle a le teint d'une poupé...

"Je ne suis pas sûr que Rubens aurait apprécié le rapprochement", lance un visiteur de Rubens and His Legacy, la dernière exposition de la Royal Academy of Arts. Saturée d'ironie, la remarque contient également une bonne louche d'euphémisme tel qu'aiment à le manier les Britanniques. A voir sa mine débectée, il y a fort à parier que si l'on pouvait se glisser à l'intérieur du cerveau de ce sexagénaire bon teint, on tomberait sur un jugement plus radical concernant le Suffolk Bunny de Sarah Lucas. Le verdict se situerait quelque part entre "disgusting", "shocking" et "horrible". Il faut dire que la proposition n'est pas anodine. C'est même un pari audacieux qu'a risqué la vénérable institution londonienne en dédiant à une série d'échos contemporains la dernière salle du parcours consacré au maître flamand. Le Suffolk Bunny de la Young British Artist Sarah Lucas est en l'occurrence une poupée informe, affublée de collants bleus, qu'un serre-joint rive à une chaise. Faut-il considérer la juxtaposition comme un blasphème esthétique? Tout le monde n'est pas de cette avis. Un couple comme on n'en trouve qu'en Grande-Bretagne ne voit pas les choses de cette façon. Lui -le fils, sans doute- est vêtu d'un blouson de cuir noir et de grosses boucles ornent ses oreilles. Elle a le teint d'une poupée de cire: une petite chose d'1m50, copieusement arrosée de Lily of the Valley, la célèbre eau de toilette de Penhaligon's, qui ne se laisse pas démonter par les propositions artistiques rassemblées sous l'intitulé La Peregrina. Son oeil malicieux scrute attentivement la longue statue à un sein de Rebecca Warren. Verdict? "Les teintes sont les mêmes que Pierre-Paul", constate-t-elle à l'attention de son fils. Moralité? Qu'on ait 60 ou 80 ans importe peu pour comprendre un propos muséographique, seule compte la qualité du regard. Pas de doute, Rubens and His Legacy demande un réel effort de la part des visiteurs. Mais le jeu en vaut la chandelle. Derrière l'exposition, on devine la question qui sous-tend le propos: "Comment redorer le blason d'un peintre, certes déterminant dans l'Histoire de la peinture, mais pas vraiment au goût du jour?" Réponse: en allant au bout de son oeuvre et en la croisant avec d'autres regards. C'est que l'héritage de Rubens est énorme, de Van Dyck à Cézanne, comme le souligne le sous-titre de l'événement. Ce peintre né en 1577 et mort en 1640 pèse de tout son poids sur la postérité même si la profusion des formes qui le caractérise ne correspond plus à notre époque. Pourtant, sans Rubens, pas de baroque français, pas d'orientalisme et probablement pas d'impressionnisme. Celui qu'on a surnommé "l'Homère de la peinture" est loin de se réduire aux femmes grassouillettes que l'on se plaît trop souvent à lui accoler. Pour prendre la mesure de son talent épique, la Royal Academy a eu le coup de génie de mettre en lumière la faculté de mise en scène du peintre flamand. "Si Rubens vivait aujourd'hui, il n'y a pas à douter qu'il réaliserait des films", peut-on lire et entendre à plusieurs endroits du parcours qui lui est dédié. Il est vrai que peu importe le thème qu'il explore, il frappe fort. A ce titre, La Chasse au tigre, au lion et au léopard est un modèle du genre, pêchu comme du Quentin Tarantino. Cette composition d'une force extrême est encore plus impressionnante lorsque l'on sait que, de toute son existence, le peintre n'a jamais eu l'occasion d'observer des fauves vivants. Pour représenter le féroce animal, il s'est basé sur... une peau de tigre qui ornait la demeure d'un riche marchand anversois. Son incroyable sens du spectaculaire et du mouvement a fait le reste. Mais Rubens n'excelle pas que dans le monumental. L'exposition le prouve en donnant à voir quelques-uns de ses paysages qui ont directement influencé des peintres tels que Thomas Gainsborough, John Constable on encore Turner. Un tableau peu connu en témoigne, qui figure un chariot à bois disparaissant dans un paysage du soir. Loin des clichés, on découvre là un Rubens intimiste et préromantique. Il faut aussi faire droit au Rubens précieux qui peint avec légèreté une sorte de noces galantes, Le Jardin de l'amour, dont les contours marqueront profondément Jean-Antoine Watteau. D'autres figures marquantes de l'Histoire de l'art ont reconnu en Rubens une figure paternelle: Delacroix, Klimt, Cézanne, Renoir, Manet... Si l'influence de Rubens sur ceux qui l'ont suivi de plus ou moins près est facile à mesurer, il n'en va pas de même pour les peintres modernes et les artistes contemporains. Existe-il encore une présence du génie flamand aujourd'hui? La Royal Academy a répondu à cette question d'une manière brillante, c'est-à-dire en confiant le commissariat de la dernière salle à Jenny Saville, peintre figurative et elle aussi Young British Artist obsédée par Rubens. En choisissant une quinzaine d'oeuvres -principalement des tableaux mais également des installations et une sculpture- d'artistes marquants, elle montre combien Rubens est présent dans leur imaginaire. Son legs percole à différentes intensités, du plus évident au plus latent. Bien sûr, l'évidence, c'est la question du corps et de la carnation. Il se dit que la peinture à l'huile a été inventée pour peindre la chair. La chair est justement la grande affaire de Rubens. Impossible pour Bacon ou Lucian Freud d'ignorer ce coup de pinceau, cette technique, unique dans l'Histoire du beau. Certains rapprochements sont moins clairs a priori mais bouleversent une fois que l'on a mis le doigt dessus. Ainsi de Willem de Kooning dont les mouvements de pinceaux évoquent avec force les traits sinueux et les rythmes fougueux de Rubens. Même Warhol n'est pas sans lien avec le prince flamand du baroque, son rapport à la célébrité renvoyant volontiers vers celui qui a été peintre de Cour. Un portrait comme celui de Maria Grimaldi, représentée avec un domestique nain à ses côtés, révèle la récurrence des interrogations esthétiques à travers les âges. Les réponses, elles, varient en fonction du socle sur lequel se trouve l'artiste et des strates qu'il a accumulées. RUBENS AND HIS LEGACY, ROYAL ACADEMY OF ARTS, BURLINGTON HOUSE, PICCADILLY, À LONDRES. WWW.ROYALCADAEMY.ORG.UK JUSQU'AU 10/04. EUROSTAR VOUS PERMET D'ARRIVER EN PLEIN CENTRE DE LONDRES À PARTIR DE BRUXELLES EN MOINS DE 2 H. CLASSE STANDARD À PARTIR DE 86 EUROS ALLER-RETOUR. 2 FOR 1: SUR SIMPLE PRÉSENTATION DU BILLET EUROSTAR, CHAQUE CLIENT BÉNÉFICIE DE 2 ENTRÉES POUR LE PRIX D'1 DANS 8 DES PLUS GRANDS MUSÉES LONDONIENS. TEXTE Michel Verlinden