Prick Up Your Ears
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Prick Up Your Ears De Stephen Frears. Avec Gary Oldman, Alfred Molina, Vanessa Redgrave. 1 h 50. 1987. Dist: Elephant. 8 Alors même que son nouveau film, Victoria & Abdul, sort sur les écrans (lire page 24), Elephant Films a l'excellente idée de rééditer en combo Blu-ray-DVD Prick Up Your Ears, l'un des films ayant largement contribué à établir, dans la foulée de My Beautiful Laundrette, la notoriété de Stephen Frears, il y a tout juste 30 ans. Le réalisateur britannique s'y essayait à une veine biographique qui devait largement irriguer son oeuvre plus tardive, de Mrs Henderson Presents à Florence Foster Jenkins, s'inspirant de la biographie de John Lahr pour revenir sur le destin tragique du dramaturge Joe Orton (Gary Oldman). Figure de proue de la contre-culture gay du Swinging London (il fut même sollicité pour écrire un scénario pour les Beatles), ce dernier devait être assassiné par son amant, Kenneth Halliwell (Alfred Molina), un jour de 1967. Le film s'ouvre d'ailleurs sur la découverte de leurs corps dans leur appartement, avant d'adopter une construction en flash-back. Et de se concentrer sur la reconstitution des événements ayant conduit à cette fin tragique, de la rencontre des deux hommes à la Royal Academy of Dramatic Arts à l'explosion du talent insolent d'Orton à la faveur de pièces à succès comme Entertaining Mr. Sloane et surtout Loot, Halliwell supportant toujours plus difficilement de se voir relégué dans l'ombre de son amant... S'il est tendu vers son issue fatale, Prick Up Your Ears (jeu de mots à connotation sexuelle sans équivalent en français) n'en vibre pas moins d'une énergie peu banale. Frears réussit à y traduire les élans et tourments d'une passion dévorante et bientôt destructrice, bien aidé par un formidable duo d'acteurs: Alfred Molina, dont la réserve confine à l'effacement, et Gary Oldman, révélé un an plus tôt dans Sid and Nancy d'Alex Cox, et qui laisse libre cours à son charisme ravageur. Opposition de styles (mais complémentarité de jeu) posée dans une magistrale scène d'audition et qui, comme le souligne le critique Xavier Leherpeur dans son intéressante présentation du film, en concentre une part des enjeux. Le réalisateur inscrit par ailleurs son propos dans le contexte britannique de l'époque, lorsque l'homosexualité était durement réprimée, s'invitant dans les marges d'une société sclérosée par le conformisme et les conventions. Manière de faire oeuvre engagée sans verser dans le militantisme obtus pour autant, l'une des marques de fabrique d'un cinéaste qui sut, au même titre que Ken Loach ou Mike Leigh, issus comme lui du vivier de la télévision, remettre le cinéma anglais au diapason des combats de son temps, lorsque Margaret Thatcher s'employait à détruire le tissu soci(ét)al de l'Angleterre, au nom du néolibéralisme déjà. Jean-François Pluijgers